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Jacky au royaume des filles (2014)
Riad Sattouf

La jument enchaînée

Par Mathieu Li-Goyette
Après une comédie hilarante sur l’adolescence dans la banlieue parisienne, le bédéiste Riad Sattouf nous revient avec un film plus ambitieux, plus onéreux, un film qui cherche à dire beaucoup (et souvent trop) sur les inégalités des sexes et les querelles religieuses. Jacky (Vincent Lacoste, l’ado en chef des Beaux gosses qui joue encore le pubère obsédé) est un jeune gaillard envoilé, soumis à une forme d’esclavage par sa mère qui le contraint à touiller la sainte bouillie des juments, les dieux bubuniens du pays Bubune. Les tissus de son voile se croisent là où un anneau de métal lui sert de collier, comme un anneau de chien auquel on attache la laisse. La bouillie, quant à elle, est affreuse, identique à du sperme format gallon, visqueuse et vénérée par la population de ce pays d’idiots qui refusent toute nourriture ayant poussé dans la terre et toute forme d’égalité entre les hommes et les femmes. Il ne reste plus à notre Jacky qu’à se soumettre à sa mère, puis à une femme qui l’achètera pour le posséder jusqu'à la fin de ses jours... Si ce n’était d’un oncle révolutionnaire qui tente de l’embarquer dans la folle idée de quitter le pays ; et si ce n’était de Charlotte Gainsbourg interprétant la Colonelle du régime, une femme dont s’éprend à se rendre fou notre jeune homme. 
 
Les mœurs ont toujours été les ingrédients principaux de l’humour de Sattouf, dans ses livres comme à l’écran. Le détournement ou l’exagération de celles-ci, toujours tendues entre la fragilité de personnages faibles en quête de maturité et le gag potentiel que l’auteur pourrait en tirer, ont façonné un univers où la farce construit les caractères. C’est par le gag qu’on apprend chez Sattouf. C’est par le gag qu’on devient peu à peu adulte, en prenant à bras le corps l’absurdité de ceux-ci en en retirant un constat formateur. Or dans Jacky au Royaume des filles, les facettes les plus déjantées de cet univers (le culte des juments, la bouillie, les costumes, les drapeaux, le quotidien et le refus de révolte) nous plongent dans une marmite politique ô combien acide, car à partir du moment où le gag déplace un symbole (le voile, de la femme vers l’homme, c’est en soit une bonne idée), il en va de même pour tous les autres qui subissent, dans cet échange, dans cette translation, des dommages parfois irrécupérables.
 
C’est-à-dire que si le culte des juments rappelle celui des vaches sacrées de la tradition hindoue, celui du voile rappelle la tradition musulmane et le chapeau des futurs mariés la kippa juive. Mais quand est-il alors du non-désir de révolte ? Quand est-il de la bouillie spermée ? Et l’anneau au cou ? Ce que Sattouf semble mal saisir – et c’est là toute la maladresse d’un film qui ne peut fonctionner qu’à condition d’être très fin, très adroit dans la caricature – c’est que le symbole est connoté à la fois en apparence et en signification et que de s’approprier l’allure d’un objet religieux, sans prendre en compte son sens outre mesure, sans en déplacer l'essence et le contexte à son tour, c’est se moquer de bien des cultes, de bien des styles de vie. C’est dire, par exemple, qu’il n’y a pas de révolte ou de remise en question « là-bas ». C’est dire, et cela semble encore pire, qu’il n’y a guère de grande culture gastronomique ou artistique. En s’appropriant les symboles étrangers (car il s’agit bien de l’étranger et jamais de la France catholique) sans en garder le tempérament des individus qui les font vivre, l’auteur perd de vue le sens du rire.

Dix ans plus tôt, c’est Alain Chabat qui réussissait l’exploit que Sattouf rêve ici d’accomplir avec Mission Cléopâtre qui, au lieu de faire un bouillon grossier des cultures étrangères, a eu l’intelligence de transposer les tropes les plus français qui soient dans l'Égypte antique, réussissant ses gags anachroniques à tout coup tout en élaborant une critique juste et limpide. La bande dessinée franco-belge a longtemps pu compter sur ce type d’histoires, générées à partir des aventures d’Astérix ou encore de Lucky Luke et Sattouf ne semble pas avoir su tirer partie de cette tradition. Ici les symboles déménagent, mais pour des raisons qu'on ne peut se résoudre à embrasser pleinement, l'amertume laissant un arrière-goût toujours plus prononcé que le rire forcée qu'il parvient parfois à nous tirer.
 
Car lorsque Jacky s’infiltre dans le palais de la Colonelle pour s’amouracher d’elle à l’occasion d’un bal organisé pour trouver son futur époux, on ne peut s’empêcher de sentir les engrenages narratifs coincer. Entre le côté orwellien et le côté Charlie Hebdo de la chose, on voit mal comment les éléments s’assemblent et travaillent ensemble, et ce, principalement parce que les dialogues sont faibles et la mise en scène banale. Ajoutons à ceci une écriture des stéréotypes plutôt pauvre, constamment à la recherche du jeu de mots le plus potache possible et un montage qui gère mal le comique de situation et nous obtenons un film qui ne s’avère pas à la hauteur du réalisateur, lui qui nous a habitués par le passé à des œuvres beaucoup plus aiguisées et fortes d’un regard sociologique.

Malgré quelques idées sympathiquement déjantées qui, par moment, feraient penser à un Terry Gilliam féru de géopolitique, Jacky au Royaume des filles ne fonctionne pas dans la démonstration de son engagement et repose sur des calembours visuels et dialogués qui ont tôt fait de lasser. En tirant dans toutes les directions, Sattouf irrite davantage qu’il ne fait rire, ne parvenant à ramener à la surface de sa propre bouillie aucune morale qui ne prévale sur les autres, rien sinon une dernière farce absurde dans l’avant-dernier plan, une idée incongrue, sans aucune teneur, certes festive et réjouissante quand on l’absorbe à l’ouverture d’un festival comme Fantasia, mais sans aucune portée, sans aucun sens sinon celui de faire des âneries ; après avoir filmé avec maturité des ados, voilà un ado qui filme un sujet mature et ça ne fait pas bon à voir.
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Critique publiée le 19 juillet 2014.