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Them! (1954)
Gordon Douglas

Souvenirs pelucheux

Par Olivier Thibodeau
Amusant et didactique à la fois, à mi-chemin entre le divertissement de matinée et le pamphlet propagandiste, Them ! (1954) représente la quintessence du film de genre hollywoodien des années 50. Non seulement nous éblouit-il à grand renfort d’hyménoptères géants, dont on apprendra d’ailleurs à connaître l’organisation sociale et les cycles reproducteurs, mais il délivre également un sombre message à propos des écarts de la technologie nucléaire. L’humour bon enfant caractérisant ce type de production n’est jamais trop loin non plus, malgré les implications désastreuses de la prémisse, et il fait bon de voir le récit s’étendre loin des dunes néo-mexicaines initiales pour couvrir le territoire entier des États-Unis, faisant d’un simple drame policier une aventure épique. On regrettera à ce titre que le film n’ait pas pu être tourné en 3-D, tel qu’originalement planifié.

Enlisés dans une enquête insoluble impliquant des bâtiments éventrés cernés de sucre en cubes et d’empreintes mystérieuses, un groupe de policiers néo-mexicains s’allieront bientôt à un agent du FBI et un entomologiste excentrique afin d’élucider l’affaire. Après confirmation des soupçons du savant, on conclura que les coupables sont une colonie de fourmis géantes, fruit des radiations provoquées par l’explosion de la première bombe atomique dans la région d’Alamogordo. Il suffira alors de localiser et d’éliminer la fourmilière, tâche spectaculaire qui en révélera une autre plus complexe encore lorsqu’on y découvrira les cocons vides de deux reines pondeuses. Le récit bifurquera ainsi vers Washington, où les protagonistes mobiliseront l’état-major américain afin de retrouver et d’anéantir les deux fugitives avant qu’elles donnent naissance à une armée invincible. Après maintes tribulations, on finira par localiser la dernière reine dans les canalisations souterraines de Los Angeles, théâtre d’une excitante confrontation militaire pour la suprématie humaine.

Bien que la recette soit calquée sur celle de The Beast from 20,000 Fathoms (1953), autre succès de la Warner dans lequel des radiations atomiques causent le réveil d’une créature préhistorique géante, Them ! se distingue par son utilisation astucieuse de la faune domestique comme élément de terreur universel. Connues de tous comme des êtres organisés et industrieux, les fourmis constituent l’adversaire idéal pour une humanité qui n’a ni leur persévérance ni leur désintéressement. On nous éduquera d’ailleurs beaucoup en la matière, allant jusqu’à projeter un documentaire animalier pour le bénéfice simultané des bonzes américains diégétiques et des spectateurs curieux. Si cette tactique manque de raffinement, allant jusqu’à nous rappeler la pédagogie paresseuse de nos pires professeurs, elle nous permet néanmoins de soudainement passer du macro au micro, et d’ainsi admirer non pas les superbes créations du département artistique de la production, mais bien les superbes créations de Mère Nature. Filmées en gros plans langoureux, ces infatigables bestioles permettent en outre d’introduire au public une menace tangible sous la forme immédiatement intelligible d’une armée de parents magnifiés par l’ingérence humaine, et dont la supériorité physique et organisationnelle risque de compromettre notre existence même. Quant à l’idée d’une armée antagoniste, elle nous rappellera certainement la guerre froide, thème qui sous-tend d’ailleurs tout le kaiju eiga américain et dont la présence fournit l’énième preuve de la pertinence historique de l’œuvre à l’étude.

Film indéniablement populiste, considéré par plusieurs amateurs comme l’un des titres incontournables du genre, Them ! exploite avec brio une myriade d’influences éclectiques afin d’élargir sa portée. Le récit débute ainsi dans la plus pure tradition policière, alors qu’un duo de patrouilleurs arpente diverses scènes de crime baignées d’un éclairage atmosphérique très efficace, collectionnant divers indices juste assez obscurs pour faire perdurer le mystère, dont l’entièreté survivra d’ailleurs à l’apparition de l’entomologiste de service, lequel préférera taire ses suppositions jusqu’au moment de la révélation. Cette dernière se fera d’ailleurs au moment idéal, alors que les protagonistes se trouvent au cœur du désert nocturne. De bruyantes stridulations se font soudainement entendre sur la bande sonore, et la première fourmi se profile au-dessus d’une dune, somptueuse créature aux antennes ondulantes maintenant devenue icône du cinéma de science-fiction américain. Une fois la bête abattue par le feu nourri des protagonistes, le scénario vire vers le récit d’aventures, faisant découvrir la fourmilière aux protagonistes pour ensuite la leur faire bombarder, puis envahir. En quelques minutes, nous serons donc témoins d’une pluie de roquettes contre l’embouchure du nid, suivie d’une excitante séquence de spéléologie militaire où l’un des pelucheux antagonistes goûtera au lance-flammes. Cette seule scène contient assez de péripéties pour un film entier. Heureusement, elle s’avère n’être que le prélude à un troisième acte véritablement épique, thriller militaire qui verra l’action se transporter rapidement de Washington à Los Angeles en passant par le Texas et l’océan Pacifique, où un bateau cargo se trouvera assiégé par les créatures. On assiste ainsi à un habile crescendo dramatique qui ne manquera pas de garder le spectateur en haleine, préparant lentement celui-ci pour une confrontation finale située juste sous ses pieds, là où le moindre écho des monstrueuses stridulations antagonistes lui parviendra certainement.

Même si l’efficacité du film est surtout imputable à son excitant scénario, exemple étincelant d’écriture de genre, il est important de louer la contribution de l’impressionnante distribution assemblée ici. Outre les brèves apparitions d’une demi-douzaine de vedettes diverses (Leonard Nimoy, Fess Parker, Ann Doran, John Beradino, Willis Bouchey…) qui ne manqueront pas de plaire aux amateurs de quiz, on notera que les deux têtes d’affiche font un travail merveilleux, se révélant toutes deux très expressives sans jamais tomber dans la parodie. James Whitmore est solide dans le rôle du Sgt. Petersen, nous offrant un personnage également empathique qu’inspirant, pleureur de son comparse perdu et sauveur d’enfants orphelins, mais c’est finalement Edmund Gwenn qui lui vole la vedette dans le rôle du Dr. Medford. Lauréat d’un Oscar pour son interprétation du père Noël dans Miracle on 34 th Street (1947), Gwenn fait ici preuve de beaucoup de doigté afin de créer un personnage bipolaire, mais réaliste, capable de comédie burlesque et de sobriété dramatique à la fois. On verra donc l’entomologiste délaisser sporadiquement son attitude loufoque pour délivrer des leçons de morale d’une surprenante pesanteur, fausses références à des prophéties bibliques ou admonitions passe-partout contre le développement nucléaire. Le récit se conclura d’ailleurs avec cette phrase dont nul ne pourrait douter qu’elle provienne d’un scénario hollywoodien : « En entrant dans l’âge atomique, l’Homme a ouvert une porte vers un nouveau monde, mais ce que nous découvrirons dans ce nouveau monde, nul ne pourrait le prédire ». Et c’est Gwenn qui se voit bien sûr assigner l’honneur de la prononcer.

Si Them ! n’est pas considéré comme un classique par l’ensemble des critiques, dont certains snoberont sans doute sa nature populiste, il demeure à ce jour l’un des films de genre préférés du public (on notera à ce sujet que son score total de 7.3 sur IMDb n’a pas grand-chose à envier au 7.5 de Godzilla [1954]). En cela, il s’agit d’une réussite indéniable, surtout qu’il n’a jamais eu la prétention de résister à l’histoire. Et contrairement aux kaiju eiga japonais, cette incroyable pérennité n’est pas due à la profondeur des stigmates nucléaires dans son pays d’origine, ni à son statut de pionnier. Non. Cette popularité, Them ! l’hérite en s’imposant comme l’exemple parfait du film de matinée, divertissement spectaculaire et mémorable qui parvint à s’immiscer si profondément dans nos cœurs d’enfants qu’il finit par marquer toute la cinéphilie mondiale. En cela plus qu’en ses qualités intrinsèques, cette œuvre humble et mercantile mérite notre reconnaissance comme le classique qu’elle est véritablement.
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Critique publiée le 16 juillet 2014.
 
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