L'équipe

War of the Gargantuas (1966)
Ishiro Honda

Le choc des titans

Par Alain Vézina
À l’instar de tout genre cinématographique, le kaiju eiga a connu des fortunes diverses depuis le tout premier Godzilla. Toutefois, certaines périodes ont été plus prolifiques pour les créatures cyclopéennes dévastant avec une dramatique régularité les grandes villes nippones. Ainsi en est-il des années 60, décennie foisonnante de productions qui ont su donner au kaiju eiga ses lettres de noblesse avec des œuvres aussi abouties que Mothra vs. Godzilla (1964), Ghidrah, The Three-Headed Monster (1964), ou encore Invasion of Astro-Monster (1965). Le quatuor à qui doit être attribué le mérite artistique de ces réussites incontestables, c’est-à-dire Ishiro Honda à la réalisation, Tomoyuki Tanaka à la production, Eiji Tsuburaya aux effets spéciaux et Akira Ifukube à la musique, compte aussi à son actif un film devenu au fil des ans une véritable oeuvre culte : War of the Gargantuas.

En pleine nuit, un cargo est attaqué par une pieuvre gigantesque. Un monstre anthropoïde géant au pelage verdâtre intervient et a vite fait de vaincre le poulpe démesuré. Or, le nouveau venu coule le navire, dévore les membres de l’équipage à l’exception d’un survivant, dont le récit des événements incite les autorités à solliciter l’expertise d’une équipe de scientifiques dirigée par un Américain, le docteur Paul Stewart (Russ Tamblyn). Celui-ci a jadis étudié une gentille créature qui s’est enfuie du laboratoire (nommée Fanika dans la version française, Frankenstein dans la version originale). Le docteur Stewart et son assistante, Akemi (Kumi Mizuno), ne croient toutefois pas que leur protégé ait pu s’adapter au milieu aquatique pour ensuite s’en prendre à des humains. L’armée déploie un vaste arsenal et parvient presque à éliminer le monstre vert quand une autre créature, au pelage brun, surgit des bois et se porte à la rescousse de son congénère. Ce nouveau géant n’est nul autre que le sympathique monstre élevé par les scientifiques, vivant, depuis sa fuite, caché dans les montagnes. Le Frankenstein de l’océan est baptisé Gaira, tandis que celui des montagnes est désigné sous le nom de Sanda (dans les versions japonaise et française, alors que les personnages dans la version américaine ne font usage que de la dénomination rabelaisienne). Mais ce dernier ne tarde pas à entrer en conflit avec Gaira quand il découvre son régime anthropophage. S’ensuit alors une lutte titanesque à Tokyo où les militaires, peu enclins à épargner Sanda malgré les protestations de Stewart et d’Akemi, usent de toutes leurs ressources (un militaire suggère même des bombes au napalm, très d’actualité compte tenu du conflit au Vietnam) pour éliminer les deux bêtes.

Sorti au Japon en 1966 et cofinancé par le producteur américain Henry C. Saperstein, le film prend l’affiche aux États-Unis seulement en 1970 en programme double avec Invasion of Astro-Monster. L’intrigue repose essentiellement sur l’antagonisme manichéen entre deux créatures de la même espèce vaguement inspirées du monstre de Frankenstein (on conjecture que Gaira est né des tissus cellulaires de Sanda après que celui-ci se soit infligé une blessure). En fait, dans la version nippone, le film est une suite de Frankenstein Conquers the World (1965) et les monstres sont ainsi indistinctement désignés sous le nom de Frankenstein ou encore de Gargantuas. Or, la version doublée aux États-Unis, tout comme la version française, ne comporte aucune allusion à Frankenstein, le producteur Saperstein jugeant, avec raison, que l’apparence des deux monstres s’éloignait trop de celui du volet précédent. En fait, il faut bien admettre que tant Gaira que Sanda n’évoquent pas vraiment une quelconque imitation de la créature imaginée par Mary Shelley (ne serait-ce que par leur taille), mais s’apparentent davantage à des épigones de King Kong.

Curieusement, Ishiro Honda semblait considérer que War of the Gargantuas faisait tache d’huile dans sa filmographie, allant jusqu’à juger le film quelque peu ennuyeux et manquant de coeur. Ce sentiment mitigé était peut-être suscité en partie par le cynisme condescendant de sa vedette principale, Russ Tamblyn, déjà connu à l’époque pour, entre autres, sa présence au générique de West Side Story. Le film étant financé en partie avec des capitaux de la United Productions of America, la distribution de War of the Gargantuas devait compter la présence d’un acteur américain susceptible de faire du film une entreprise rentable pour le marché occidental. Saperstein avait par ailleurs déjà coproduit deux autres films de la Toho, Frankenstein Conquers the World et Invasion of Astro-Monster (sorti aux États-Unis sous le titre de Monster Zero), mettant en vedette Nick Adams. Or, certains acteurs hollywoodiens estimaient que jouer dans un film de monstres était loin d’être un gage de respectabilité. Malheureusement, Tamblyn (contrairement à Nick Adams) faisait partie de cette catégorie. De son propre aveu, il avait accepté le rôle du docteur Stewart uniquement pour le généreux cachet qu’on lui offrait et le séjour au Japon (avec son expression imperturbable tout au long du film, son interprétation est particulièrement peu inspirée). Il considérait le scénario comme un ramassis d’inepties et a daigné voir le film pour la première fois en novembre 2004 alors qu’il était programmé au Godzillafest de San Francisco.

Pourtant, force est de reconnaître que War of the Gargantuas constitue un coup de maître digne de trôner aux côtés des meilleurs kaiju eiga. Le rythme soutenu du récit, malgré sa simplicité, en fait un film où il est difficile de s’ennuyer. Il faut souligner d’entrée de jeu la qualité des effets spéciaux, qui comptent parmi les meilleurs élaborés par Eiji Tsuburaya et son équipe. Afin de stopper la progression de Gaira, les forces japonaises mettent en place une ligne de défense à grands renforts d’artillerie conventionnelle et de canons futuristes. Lorsque le monstre essuie le feu nourri de l’armée, Tsuburaya règle avec une minutie hors pair la surenchère d’effets pyrotechniques et optiques ainsi que la destruction de magnifiques maquettes de paysages. Les modèles à échelle réduite des arbres (rien d’étonnant lorsqu’on s’est déjà extasié devant la beauté des bonsaïs), des rivières ou encore les superbes toiles de fond représentent un sommet dans la carrière de Tsuburaya.  Il faut voir Gaira tenter vainement d’échapper aux tirs en se cachant derrière un rideau d’arbres taillés en pièces pour se rendre compte à quel point Tsuburaya excellait dans l’art de suggérer le gigantisme avec des reconstitutions miniatures des plus détaillées (des plans de cette scène ont été exagérément repris, notamment dans Godzilla vs. Gigan et Godzilla vs. Megalon). L’attaque du monstre à l’aéroport d’Haneda est également un autre segment digne de mention, d’autant plus qu’il permet d’apprécier le talent conjugué de Tsuburaya (les maquettes sont encore une fois superbes) et la direction expérimentée d’Honda dans la scène de panique. Même si certaines transparences manquent de finition et que la taille des monstres varie occasionnellement d’un plan à l’autre, les images composites se révèlent dans l’ensemble relativement réussies.

Le film se distingue par ses nombreuses scènes d’anthologie, comme l’ouverture où Gaira se mesure à l’octopode géant, ou encore le flashback montrant la créature infernale poursuivant les naufragés nageant désespérément dans la tempête. L’usage d’une main monstrueuse, grandeur nature, agrippant les hommes rend la scène particulièrement convaincante, et surtout terrifiante. Car il faut bien le dire : War of the Gargantuas a dû effrayer quelques générations de jeunes spectateurs tant japonais qu’occidentaux (parmi lesquels on compte Quentin Tarantino et Brad Pitt). Les apparitions des monstres, embusqués dans les éléments, sont parfois nimbées d’une atmosphère inquiétante (Gaira s’avançant dans le brouillard de la forêt) ou proprement terrifiantes (le visage de Gaira filmé sous l’eau en train de regarder un chalutier). En outre, Gaira demeure sans aucun doute le monstre le plus repoussant de la Toho et l’emploi d’un masque pourvu d’orifices afin de laisser paraître les yeux des acteurs (Haruo Nakajima, qui a maintes fois personnifié Godzilla, s’est glissé ici dans le costume de Gaira) confère aux kaiju une vie et une expressivité qui fait sporadiquement défaut chez les monstres japonais au regard impassible de marionnettes. Enfin, la propension d’une des bêtes à consommer de la chair humaine (et à recracher les vêtements de ses victimes) en fait l’une des rares créatures de la Toho n’inspirant aucune sympathie, contrairement à Sanda à l’apparence moins terrible et au comportement plus humain.

Parmi les différences notables entre la version japonaise et américaine, outre le fait que cette dernière ne comporte aucune allusion à Frankenstein Conquers the World et que la magnifique musique d’Ifukube ait été en partie remplacée, il faut relever quelques scènes additionnelles avec Russ Tamblyn. Dans la version nippone, le docteur Stewart est contacté une fois que les autorités ont mené leur enquête relative au naufrage du navire et à la disparition de presque tout son équipage (Stewart apparaît un peu avant la dixième minute). Le montage américain, témoignant sans doute du souci de faire intervenir sa vedette hollywoodienne plus rapidement dans l’intrigue, montre Stewart participant à l’enquête (le personnage entre en scène environ à la sixième minute du métrage). Les scènes ont donc été tournées deux fois, une sans Tamblyn pour la version nippone et une le montrant avec les policiers dans la version américaine. Cette dernière nous vaut des répliques passablement singulières et improvisées par l’acteur comme lorsqu’il explique que des jeunes alpinistes, croyant avoir vu un monstre géant dans les montagnes, étaient sans doute sous l’effet du LSD! Notons que c’est le montage japonais qui fut doublé en français sous le titre de La guerre des monstres (ou Les monstres des planètes secrètes).

Le dénouement du film tient ses promesses, l’affrontement final ayant lieu dans les rues et le port de Tokyo, où les monstres règlent leurs différends en saccageant tout sur leur passage. Les sirènes antiaériennes, la fuite de la population dans les souterrains du métro et l’avis d’éteindre les lumières (car elles attirent désormais Gaira) ne sont pas sans évoquer le souvenir traumatisant des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, interprétation que l’on peut justifier notamment par le fait que le premier Godzilla d’Honda est émaillé de ce genre de réminiscences. Certains ont même vu dans War of the Gargantuas une allégorie de la guerre du Vietnam, les monstres jumeaux symbolisant la lutte fratricide du Nord et du Sud. Stewart prononce par ailleurs (uniquement dans la version américaine) une réplique au sujet des bêtes qui peut autoriser une telle lecture symbolique (« Brother against brother, huh? Sounds like some countries I know. Now maybe this time the non-violent one will win »). Sans verser dans une interprétation abusive qui aurait pour objectif de racheter la naïveté de l’intrigue avec un sous-texte politico-historique, reconnaissons toutefois que le film n’est pas exempt de quelques allusions métaphoriques. Les monstres périssent (du moins on le présume) dans l’océan, emportés par une soudaine éruption volcanique (c’est ce qu’on appelle une journée fertile en événements!), rappelant la finale de Rodan où les deux ptérodactyles monstrueux meurent dans un volcan. Malheureusement, la carrière de Gaira et Sanda ne connut pas la longévité coutumière des autres monstres nippons. À la fin des années 1970, Saperstein proposa toutefois à la Toho un Godzilla vs. Gargantua. On ne peut qu’amèrement déplorer qu’un tel projet n’ait jamais vu le jour.



Alain Vézina est né en 1970. Très jeune, il se passionne déjà pour le cinéma fantastique. Il entreprend en 1987 des études collégiales en cinéma et poursuit dans le même domaine à l'université. Pendant près de dix ans, il est aussi critique de cinéma pour la revue Séquences. Depuis 1998, il écrit et réalise également des documentaires distribués par l'Office national du film du Canada. En France, certains de ses films sont distribués par BQHL Éditions. Il est l'auteur de Godzilla : Une métaphore du Japon d'après-guerre (publié aux Éditions L'Harmattan).
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Critique publiée le 8 juillet 2014.