L'équipe

Gamera vs. Gyaos (1967)
Noriaki Yuasa

L'ère des monstres

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Inévitable riposte de la Daiei au succès du Godzilla de la Toho, Gamera consolide à sa manière le genre du kaiju eiga en procédant à sa systématisation. La prolifération qu'il représente annonce en quelque sorte l'avènement de l'ère des monstres, qui, par leur nombre grandissant, assurent leur emprise sur la culture populaire japonaise. Un an après sa première apparition au grand écran, Gamera revient ainsi à la charge avec une suite l'opposant à un adversaire nommé Barugon – imitation parfaitement explicite de la recette mise au point par Ishiro Honda avec King Kong vs. Godzilla (1962) ou encore Mothra vs. Godzilla (1964). Bien qu'il s'agisse d'une copie évidente de son homologue lézard, la tortue volante arrivera malgré tout à séduire les spectateurs et, un an après Gamera vs. Barugon, la Daiei récidive donc avec Gamera vs. Gyaos qui cimente la place de son monstre dans l'imaginaire collectif.

Appliquant à la lettre les codes du genre et amorçant qui plus est une certaine « professionnalisation » de la série, Gamera vs. Barugon souffrait malgré ses qualités de certaines longueurs – atteignant la marque, élevée pour l'époque et surtout pour le genre, des 100 minutes. Suite à un premier tiers très clairement inspiré du King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Shoedsack, duquel les monstres géants étaient remarquablement absents, le film s'intéressait principalement au relativement anonyme Barugon. Frigorifié pour la majeure partie du récit, le titulaire héros de la série, au-delà de quelques brèves apparitions, se faisait pour sa part plutôt timide. Alors que le Gamera de 1965 faisait à cet égard preuve d'une générosité trahissant l'enthousiasme naïf de son réalisateur pour la créature, cette première suite dirigée par Shigeo Tanaka se montrait somme toute beaucoup moins candide.

Reprenant la barre de la série qu'il commandera à raison d'un film par an jusqu'au Gamera vs. Zigra de 1971, le réalisateur Noriaki Yuasa ne perd quant à lui pas une seconde pour rappeler qui est la star du spectacle. Assumant désormais pleinement son rôle de défenseur de l'espèce humaine, Gamera est devenu un héros en bonne et due forme plutôt que cette présence ambivalente à mi-chemin entre la menace et l'allié introduite dans le premier film de la série. Quintessence du kaiju eiga décomplexé, la saga des Gamera délaisse les angoisses post-nucléaires de Godzilla, capitalisant sur l'engouement du public japonais pour ces gros monstres de caoutchouc se tabassant dans des décors de carton-pâte. Il n'y a donc rien d'étonnant à voir sa vedette simplifiée ainsi, devenue carrément sympathique alors qu'elle était autrefois menaçante.

N'hésitant pas à adopter la perspective d'un enfant lorsqu'il illustre les prouesses du monstre, Yuasa signe un film qui, plus encore que les précédents chapitres de la série, s'adresse ouvertement à ceux-ci. C'est d'ailleurs un jeune garçon qui baptisera « Gyaos » la créature mi-vampire mi-ptérodactyle contre laquelle se bat Gamera, en plus de trouver un moyen de la vaincre alors que des scientifiques chevronnés et des militaires haut gradés accouchent d'un nombre incalculable de plans inefficaces pour venir à bout de celle-ci. La solution est pourtant simple : il suffit d'avoir confiance en Gamera, de ne pas perdre foi en ce héros qui triomphe toujours sur ses adversaires. Bref, il suffit de croire au cinéma.

À défaut d'être sophistiqué, le style de Yuasa possède un charme indéniable; sa mise en scène s'émerveille sans réserve, conférant une qualité résolument épique à chaque apparition des kaijus devant lesquels viennent s'extasier le public. Les effets spéciaux, lors des séquences de destruction, mettent plus que jamais l'accent sur le rapport d'échelle qui oppose les monstres aux humains. Exploitant constamment la perspective, sans doute l'enjeu de mise en scène le plus intéressant du genre, Yuasa crée par le biais de son travail sur celle-ci un rapport de force évident. Ce qui est mis de l'avant, plus encore que l'ampleur des combats, c'est la fragilité de la civilisation face à la puissance déchaînée de la nature. Écrasant tout sur leur passage, Gyaos et Gamera s'affrontent sans tenir compte de ce monde qu'habitent les protagonistes humains, condamnés à observer impuissants ce duel de titans.

Objet de tous les regards, Gamera est magnifié à chacune de ses apparitions, ses gestes témoignant d'une théâtralité qui relèvent presque du rituel. Quant à Gyaos, il mérite amplement son statut de figure culte au sein du vaste bestiaire de la série. Découpant les voitures et les avions à l'aide de son hurlement supersonique, éteignant les incendies à l'aide d'une fumée verdâtre et survolant les villes avant de foncer à toute allure vers ses victimes impuissantes, il engendre surtout par l'usage de ses innombrables pouvoirs de nouveaux effets visuels. Pure créature de cirque, Gyaos produit du spectacle. Plus encore que des conséquences narratives, sa présence suscite des images fortes. Il crée, alimente le film en lui fournissant sa matière première : cette destruction qui se doit pour demeurer divertissante de se réinventer constamment.

Les humains, dans de telles circonstances, ne peuvent qu'être relégués à l'arrière-plan. Entités utilitaires servant à fournir au spectateur un point de repère, un signe auquel s'identifier, ils existent en retrait de l'action – commentant la situation plus qu'ils n'influent sur celle-ci. Offrant un savant mélange de charabia pseudo-scientifique et de cabotinage de bon aloi, les personnages humains servent à regarder les monstres, contribuent à leur mise en scène. Ils ne sont plus le vecteur d'aucune préoccupation morale, puisqu'ils ne sont que des outils au service du spectacle. Car, avec Gamera vs. Gyaos, le kaiju eiga n'entre plus en résonance qu'avec lui-même. Qu'importe. Le genre est ici exploité pour sa valeur ludique plutôt que pour sa portée mythique. Mais c'est en quelque sorte ainsi qu'il invente son propre mythe, proprement cinématographique : celui d'une forme, codifiée à l'extrême, qui n'attend plus qu'à être répétée, renouvelée, ressuscitée.
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Critique publiée le 10 juin 2014.
 
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Panorama-cinéma - Volume 2. Numéro 3.

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