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Monsters (2010)
Gareth Edwards

Rôles inversés

Par Jean-François Vandeuren
Entre la position de grands studios et de producteurs de moins en moins enclins à prendre de risques et celle d’une nouvelle génération de cinéastes aspirant à remodeler le canevas du cinéma de science-fiction, voire de tout un cinéma de genre, le début des années 2000 aura été marqué par la mise en chantier de projets à plus petit déploiement, mais faisant part, en contrepartie, de grandes ambitions au niveau du discours et des intentions. La production de pareils métrages aura évidemment été grandement facilitée par une accessibilité accrue aux technologies numériques. Mais au-delà de fabuleux exemples de débrouillardise et d’un engagement solennel envers la cause d’un cinéma plus marginal, il sera surtout ressorti de ce pied de nez au système établi une volonté de replacer l’humain devant toutes considérations d’ordre spectaculaire. Une tendance dont le premier long métrage de Gareth Edwards s’avère un parfait exemple. Réalisé pour moins de cinq-cent-mille dollars avec l’aide d’une équipe généralement très réduite, Monsters tourne sa propre précarité à son avantage, déployant avec grâce et intelligence un parcours dramatique des plus conventionnels à l’intérieur d’un contexte extraordinaire venant définir les balises du récit plutôt que son enjeu principal.

Edwards nous immisce donc dans cet univers plusieurs années après qu’un événement insensé ait drastiquement altéré le visage de la planète bleue. Les suites de cette catastrophe font depuis partie du quotidien de millions d’individus, en plus d’avoir forcé la création d’un tout nouvel agenda social et politique. Le cinéaste britannique nous laisse d’ailleurs continuellement entrevoir les traces de cette nouvelle réalité à travers des images d’édifices anéantis, de véhicules ayant été réduits à l’état de ferraille et de tout un appareil militaire en constant déplacement. Le tout est dû à l’écrasement d’une sonde de la NASA à la frontière séparant les États-Unis du Mexique, la désintégration de l’appareil ayant engendré l’apparition de toute une faune extraterrestre, dont plusieurs créatures gigantesques que l’Homme aura aussitôt perçues comme une menace à sa propre condition. Le photographe Andrew Kaulder (Scoot McNairy) devra un jour s’assurer que la fille de son patron (Whitney Able) puisse rentrer au pays avant que les portes du Mexique ne se ferment pour plusieurs mois. S’étant faits dérober leurs passeports à la suite d’une soirée trop arrosée, le duo sera aidé par un réseau clandestin prêt à assurer le transport et la sécurité au coeur de la zone interdite à qui est en mesure de payer.

Monsters marche très certainement dans les traces du District 9 de Neill Blomkamp paru un an plus tôt. De par son approche formelle et son traitement dramatique, mais surtout de par sa volonté de traiter, par le biais d’une mise en situation extraordinaire, des problèmes et des enjeux sociopolitiques bien réels d’une certaine région du globe. Edwards confère du coup un savant double sens au terme « illegal alien » en traitant parallèlement de la situation des habitants d’Amérique latine cherchant à se frayer un chemin vers le pays de l’Oncle Sam. Un discours dont le cinéaste amplifiera le sens en entraînant des États-uniens d’origine à emprunter ce parcours marqué par le danger et l’incertitude. Le périple des deux protagonistes atteindra d’ailleurs une apogée symbolique lorsque ces derniers contempleront du haut d’une pyramide maya l’immense mur que le gouvernement américain aura érigé pour défendre son territoire de l’envahisseur. C’est à travers ces idées méticuleusement mises en place que la démarche d’Edwards révèle toute son essence, ce dernier s’intéressant davantage à la vie des gens ordinaires subissant les contrecoups des décisions politiques tout en ne donnant aucun droit de regard au spectateur sur ce qui se trame dans les coulisses du pouvoir.

Le long métrage de Gareth Edwards se distingue toutefois grandement de celui de Blomkamp dans le regard qu’il porte sur son univers. Là où l’opus de 2009 s’affairait à relever la dureté d’un monde baignant dans la pauvreté et la discrimination, Monsters se concentre avant tout sur le parcours inhabituel de deux individus cherchant tout simplement à regagner leur pays natal. Le tout au coeur d’un récit où le sentiment d’urgence se révèle aussi beaucoup plus nuancé. Le Britannique privilégie d’ailleurs une approche beaucoup plus contemplative, laissant ses personnages habiter et explorer l’environnement qui les entoure d’une manière plus humaine et empathique, plutôt que d’un point de vue constamment nourri par la méfiance. Monsters propose en ce sens un savant mélange de genres reposant moins sur un amalgame de codes que sur un croisement et une altération parfaitement articulés de différents schémas dramatiques. Une initiative qui aura d’autant plus permis à Edwards d’orchestrer des séquences d’une étonnante beauté, bercée par la musique tout aussi enivrante de Jon Hopkins, où le calme et la lucidité des principaux personnages viendront conférer un tout autre ton, un tout autre rythme, à des événements ordinairement synonymes que de tension.

Au-delà des parallèles évidents qu’inspire sa prémisse, Monsters effectue également une attaque en règle contre les méthodes musclées et souvent peu réfléchies qu’a tendance à privilégier l’Amérique pour faire face à une situation de crise. Un discours dont Edwards décuple la force de frappe en relevant la banalisation du processus d’intervention à partir du point de vue de personnages qui, à l’image de tout bon citoyen, demeureront impuissant face au pouvoir et à la prise de décisions. Confrontant le spectateur à une multitude d’images que lui auront mitraillées les médias d’information tout au long de l’ère W. Bush, un autre sens émane de ce titre qui ne semble plus tant décrire soudainement ces bêtes gigantesques foulant désormais le sol terrestre plus que les hommes essayant de les enrayer ou d’en tirer profit. C’est dans un tel ordre d’idées que le périple des deux protagonistes culminera sur une séquence finale des plus révélatrices et d’une splendeur à couper le souffle, laquelle prendra fin d’une manière on ne peut plus abrupte lorsque le duo subira à son tour le traitement que l’Homme aura réservé à l’inconnu. Point final des plus appropriés pour une oeuvre ayant su imposer ses intentions non pas par l’entremise d’une série de pétarades, mais en laissant plutôt deux individus ordinaires poser un regard différent sur ce que tant d’autres auront automatiquement perçu comme une menace.
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Critique publiée le 21 mai 2014.