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2 secondes (1998)
Manon Briand

À la recherche du temps perdu

Par Olivier Thibodeau
Qu’est-ce que 2 secondes? Est-ce une durée fixe, le temps d’une étourderie passagère aux lourdes ramifications dramatiques, ou s’agit-il plutôt d’une réalité plurielle, fluctuant au gré de la vitesse des corps et des caprices du cinéaste? C’est cette simple question, lancée dès les premiers instants du film de Manon Briand qui en fait une véritable proposition cinématographique, et non le simple drame sportif qu’on serait d’abord tenté d’y voir. Fort d’une astucieuse toile narrative habilement tissée de fils parallèles, et d’une mise en scène ludique empreinte d’amusants flashbacks interactifs, le premier long-métrage de la Baie-Comoise ne s’avère donc pas seulement une savante méditation sur le passage du temps, mais sur la nature même du cinéma.

Procédant d’une série de contrastes thématiques et visuels, le film étaie sa thèse dès la séquence d’ouverture en confrontant la nature contemplative et distraite de sa protagoniste au rigoureux univers de la compétition cycliste. Tournée avec l’aide d’André Turpin lors de la course «kamikaze» de Mammoth Mountain, cette magnifique séquence oppose une série de langoureux panoramas californiens à d’excitantes scènes de course tournées à même les vélos dévalant le tracé. Elle culmine lors de l’éponyme laps de temps durant lequel Laurie (Charlotte Laurier) se perd en rêverie à la grille de départ, compromettant du coup sa carrière d’athlète professionnelle. Passé le fil d’arrivée, le commentateur maison s’érige en avatar de la réalisatrice, suggérant que «deux secondes pourraient se mesurer en années-lumières dans la présente compétition». Le fait qu’on nous suggère ici une conception variable du temps est lourd d’implications cinématographiques, surtout que les deux secondes de retard accumulées par Laurie représentent dix secondes de pellicule, preuve que le temps est pour Briand le même matériau malléable qu’il était pour Tarkovski. Heureusement, la jeune réalisatrice ne se satisfait pas du simple étalage de son pouvoir, puisant dans un humanisme débordant afin de lui trouver une fonction véritablement pragmatique, faisant du coup le pari de combattre l’érosion émotionnelle de ses personnages, et de leur restituer «le temps qui s’arrête».

Chronique de la chute d’un ange, le récit du film suit le parcours de Laurie alors qu’elle retourne sur Terre, troquant sa carrière d’athlète pour un emploi de coursière à vélo, énième occasion pour elle de mettre en conflit sa conception relative du temps et sa passion dévorante pour le sport qu’elle affectionne. Heureusement, cette nouvelle affectation lui permettra de rencontrer Lorenzo (Dino Tavarone), ancien coureur italien vivant de souvenirs lointains dans son atelier de réparation aux allures muséales. Et bien que la rencontre de ces deux âmes solitaires produise exactement le résultat escompté, elle est porteuse d’une intrigante dimension métaphysique issue d’un scénario foisonnant d’idées pertinentes. En effet, il serait logique a priori d’imaginer le vieil Italien comme une simple figure paternelle, substitut pratique pour le père absent de Laurie. Il s’avère pourtant être son jumeau décalé, vivant de temps là où elle vit d’espace, laissant paisiblement les années creuser leur sillon alors qu’elle hérite son «air de bébé» d’une mouvance perpétuelle. Basée sur une interprétation poétique du paradoxe de Langevin, cette métaphore permet à Briand de lier les deux personnages d’une manière sensible et profonde tout en démontrant la cruauté primordiale du temps, vecteur d’une solitude exacerbée et d’un esclavage à la nostalgie. Cet habile travail de substitution révèle également toute la profondeur du scénario, lequel contribue au brossage d’une vanité humaniste aux ramifications universelles.

À l’origine, la vanité était de nature religieuse et visait à prouver le caractère éphémère de la vie terrestre par opposition à l’existence spirituelle. Privée de cette qualité religieuse, elle devient une fable humaniste, célébration du bonheur, de l’amour, et de toutes ces choses qu’on ne connaîtra que sur Terre. Ainsi, la joie contagieuse de Laurie ne s’exprime toujours que dans l’instant présent, alors qu’elle dévale les pistes de course poussiéreuses ou qu’elle arpente les boulevards montréalais sans jamais s’arrêter, fixée non pas sur un but à atteindre, mais sur un simple bonheur d’occasion renouvelé à l’infini hors du cadre rigide imposé par les chronométreurs. Pour ce qui est de l’inéluctabilité de la mort, on lui oppose ici la survie par le récit, source de pirouettes narratives particulièrement truculentes. Lors d’un échange d’anecdotes entre Laurie et Lorenzo, on comprend que ce dernier regrette avant tout la rencontre manquée d’une jolie jeune amatrice de course baptisée simplement La Bella (Suzanne Clément). Partageant ses souvenirs à l’aide d’une délicieuse séquence de flashbacks interactifs, il imprègne Laurie de son souvenir, faisant d’une image indélébile la graine d’une passion naissante, et vice-versa. Lorsqu’on revoit finalement La Bella, elle est preneuse de photo-finish à l’Hippodrome, où elle tombe sous l’œil de la protagoniste. Sensible aux regrets de Lorenzo, celle-ci ne manquera pas sa chance de la séduire, rendant ainsi hommage à la souffrance de son confident et laissant finalement le chronomètre s’arrêter sur un moment de bonheur réciproque. L’idée même du photo-finish trouve ainsi tout son sens, tel le dernier pignon d’un dérailleur admirablement bien graissé.

Bien que l’inéluctabilité du destin soit un thème récurrent dans le cinéma de Manon Briand, épine dorsale du segment Boost de Cosmos (1996) et de La turbulence des fluides (2002), c’est ici qu’il trouve son itération la plus appuyée. Le leitmotiv de l’horloge se reflète ainsi dans le leitmotiv de la roue, entités cycliques tournant inexorablement sur elles-mêmes et imprégnant le récit d’un net sentiment de fatalité. Heureusement, Briand nous propose quelques amusants remèdes à celui-ci, dont la petite cloche que Laurie emprunte à Lorenzo pour mieux réveiller les secrétaires retardataires et réclamer le temps volé par leur apathie. Le rythme effréné de l’existence urbaine, thème exploré plus tôt dans Les sauf-conduits (1991) et dans Cosmos (1996) contribue également à dépeindre la tyrannie du sablier. Ceci donne lieu à d’impressionnantes séquences de cyclisme urbain croquées sur le vif par une équipe restreinte filmant les rues du centre-ville montréalais en temps réel. Et bien que ces scènes soient de véritables perles de réalisme, elles profitent d’un dynamisme accru par une mise en scène ludique qui multiplie les angles de caméra, les plans subjectifs et les travellings captés à même les vélos des personnages. À la manière de l’horloge déréglée dont les secondes s’égrènent de manière affolante, le kaléidoscope urbain nous frappe ainsi du même sentiment d’urgence. C’est une course vers la mort en accéléré où seuls semblent vivre ceux qui peuvent en retirer un bonheur immédiat. Voilà d’ailleurs comment Laurie s’érige finalement en signe d’espoir universel, heureuse et souriante dans son empressement, satisfaite non pas du but anticipé, mais de la course elle-même. En cela, elle nous rappelle les impérissables mots d’Horace: Carpe diem.
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Critique publiée le 13 mai 2014.
 
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Panorama-cinéma Volume 2. Numéro 2.

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