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Afflicted (2013)
Derek Lee et Clif Prowse

Dans l’œil du vampire

Par Olivier Thibodeau
Le concept derrière The Blair Witch Project (1999) était d’une simplicité désarmante: appliquer le style documentaire au cinéma d’horreur afin d’en magnifier l’affect, brisant ainsi la barrière entre le spectateur et l’angoissant univers diégétique. Mais encore fallait-il cultiver un niveau de réalisme suffisant pour duper le spectateur, ce que Myrick et Sanchez firent en utilisant des acteurs non-professionnels, des dialogues improvisés et une campagne de promotion exacerbant le caractère anecdotique de l’œuvre. Contre toute attente, le public de l’époque se prêta volontiers au jeu, faisant du film l’un des plus grands succès commerciaux de l’histoire. Aujourd’hui, la formule a clairement prouvé sa rentabilité, et il semble que la caméra subjective soit devenue un incontournable du genre, ainsi que le vecteur idéal du réalisme narratif caractérisant presque l’entière production commerciale contemporaine. 
 
Fort d’une longue tradition documentaire et d’un cinéma de genre astucieux, quoique souvent dérivé de moutures américaines, il était inévitable que le Canada apporte sa contribution au mouvement. Après les deux Grave Encounters (2011, 2012) des Vicious Brothers, c’est maintenant au tour d’une nouvelle production britanno-colombienne d’atterrir sur nos écrans, et d’élargir le canon du cinéma d’horreur contemporain. Originalement prévu comme une série web, Afflicted est une œuvre hybride aux influences particulièrement hétérogènes, à la fois un somptueux journal de voyage, une timide variation sur le mythe du vampire et une molle tragédie fratricide. Malheureusement, celle-ci pèche par excès de style, étalant sans cesse le caractère postmoderne de sa structure au détriment de la peur elle-même, engrenage pourtant primordial du cinéma d’horreur et source essentielle d’affect. Confrontés à une caméra subjective qui, à l’instar du Chronicle (2012) de Josh Trank, est utilisée moins par souci de réalisme que pour permettre l’émulation technique des pouvoirs surnaturels du protagoniste, notre implication émotionnelle n’est plus stimulée que par une structure dramatique maladroite et déficiente. Et bien que le film nous propose une occasion unique et excitante d’incarner le monstre, celle-ci demeure cruellement superficielle, le propre d’une montagne russe thématique plutôt que d’un véritable film narratif. 
 
Conservant leurs noms lors du passage à l’écran, les réalisateurs Clif Prowse et Derek Lee interprètent ici deux amis d’enfance et entreprenants globe-trotters souhaitant retransmettre leurs images de voyage sur un vaste blog intitulé Ends of the Earth. Une semaine durant, nous pourrons donc suivre leur périple à travers les rues de Barcelone et Paris, jusque dans la chambre d’hôtel où Derek est retrouvé ensanglanté et inconscient suite à la rencontre d’une mystérieuse Française nommée Audrey. Si le jeune homme déclare volontiers s’être remis de son expérience, il exhibe rapidement tous les signes classiques du vampirisme (force et vitesse accrues, incapacité à ingérer de la nourriture, réaction allergique au soleil…). Le journal de voyage prend alors abruptement fin, et l’emphase est toute mise sur l’expérience personnelle de Derek alors qu’il doit lutter contre sa soif grandissante, et l’interférence des autorités internationales. Cette emphase est accentuée par le meurtre de Clif, décision narrative logique, mais dramatiquement désastreuse qui propulse le récit vers d’improbables lieux où le réalisme n’est plus qu’une arrière-pensée. 
 
Comme c’était le cas pour Chronicle, c’est ici la contagion spectaculaire du réel par le  fantastique qui seule est garante de l’efficacité du film. Ainsi, notre curiosité est sans cesse stimulée par une série d’impressionnants effets spéciaux visant à émuler l’expérience de Derek de manière la plus organique possible. Nous serons donc tour à tour témoins d’une violente régurgitation de pâtes alimentaires, de la destruction d’un mur de pierre, de la combustion spontanée d’une main ensoleillée, d’une course à pied à plus de 50 km/h, et d’une explosive tentative de suicide, toutes filmées en temps réel et habilement truquées pour les faire passer comme vraies. Le comble de l’expressivité technique se trouve par contre dans les nombreuses séquences aériennes ou la caméra, fixée à un harnais autour de sa taille, permet d’émuler les prodigieux bonds de Derek entre différents bâtiments parisiens, sa course effrénée pour échapper aux agents d’Interpol, et sa sanglante confrontation contre le peloton d’intervention français. Tant d’excitantes prouesses visuelles sont certes appréciables pour le spectateur à la recherche de sensations fortes, d’autant plus qu’elles nous mettent directement dans la peau du vampire, mais elles existent au détriment du réalisme qui lui donne sa raison d’être, faute d’une justification narrative solide quant aux motivations profondes du caméraman affligé et la nature indéterminée du monteur diégétique. 
 
En fait, le sentiment de réalisme est torpillé dès les premiers instants du film, alors qu’on nous présente non pas une série de rushes chaotiques, mais une introduction méticuleusement montée, accompagnée de musique dramatique et de têtes parlantes seyant mieux à un reportage télévisé qu’à un réel film dramatique. On est alors à des années-lumière du document retrouvé dans une maison abandonnée, et bien qu’on puisse se consoler du fait qu’il s’agit là d’un simple préambule, la distanciation avec les protagonistes demeure et perdure. Le reste du récit est à l’avenant, alors que nous suivons les deux jeunes hommes dans leurs aventures, au gré des indicateurs de temps apparaissant à l’écran, et autres inserts hérités d’un monteur désincarné. À la fin, il semble même que la caméra subjective ne le soit plus du tout, simple vestige d’une thèse intrigante, mais malhabilement soutenue par un duo de néophytes. Ainsi, c’est avec plus de perplexité que d’excitation que nous observons la confrontation finale entre Derek et Audrey, fruit d’un montage serré, mais inexplicable entre les images recueillies par deux caméras distinctes.  
 
En ce sens, la mort de Clif est doublement problématique puisqu’elle prive le récit de la force organisatrice derrière les images filmées. Elle contribue également à un effondrement narratif généralisé, désamorçant brusquement la progression dramatique issue des frictions entre les protagonistes, et neutralisant les plus intrigants développements promis par l’introduction, qu’il s’agisse de la conclusion fratricide anticipée ou de la simple notion de non-intervention inhérente à ce type de production documentaire.Cette mise à mort incongrue transforme de surcroît la quête initiatique des protagonistes en une banale quête d’origine, excuse éhontée pour l’ajout d’excitantes scènes d’action libérées du lourd contrepoids dramatique, éthique et physique que Clif finit malheureusement par représenter. 
 
Au final, c’est faute d’ancrages dramatiques qu’on se gave aussi goulûment des images somptueuses tournées par Prowse et Lee, excitantes ballades au sommet d’immeubles parisiens, grandioses panoramas côtiers et scènes de poursuite musclées sur fond de village méditerranéen. Malheureusement, le traitement banal du mythe et l’absence d’une atmosphère de terreur véritablement soutenue risquent de compromettre l’attrait du film auprès des amateurs du genre, faisant de son excitante prémisse une simple occasion manquée pour deux réalisateurs dynamiques, mais visiblement dépassés par la complexité de la tâche à accomplir.
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Critique publiée le 5 mai 2014.