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Famille Wolberg, La (2009)
Axelle Ropert

Les amoures familières

Par Sophie Pomella
Dans son premier film, Axelle Ropert (que nous connaissons pour ses critiques et ses scénarios) peint le portrait d’une famille en délitement : une famille juive, française et provinciale. Elle éparpille avec une grande délicatesse les fragments d’une vie inquiète et esquisse des personnages méfiants et ambigus, comme en danger perpétuel.
 
L’histoire commence ainsi : un homme en costume sombre dépose une rose rouge sur une tombe. C’est l’hiver, il porte un chapeau noir et semble en deuil depuis toujours.
 
Simon, interprété par François Damiens, a perdu sa mère. Sa femme, Marianne, le trompe avec un blond, et sa fille de 18 ans s’apprête à quitter le nid. Tragique banalité de la vie, réalité insupportable pour ce père de famille qui veut à tout prix sauver les siens. Maire d’une petite ville de province, il aimerait pouvoir tout contrôler et refuse cette part de secret, cette bulle privée que revendiquent les autres membres de la famille : « Est-ce qu’on n’a pas le droit de tout savoir les uns des autres ? », demande-t-il à son épouse alors qu’il cache lui-même une intolérable vérité. Car Marianne - l’admirable Valérie Benguigui, plus connue en France pour ses rôles dans des séries télévisées et des comédies populaires, qui resplendit dans un rôle enfin à sa mesure - a eu une aventure, mais ne se sent pas coupable pour autant. Les Wolberg : famille moderne, mais pas modèle.
 
Comment aimer les siens et comment être une famille quand on sait que le temps joue en sa défaveur et porte vers son irrémédiable dislocation?
 
La question de l’amour familial a transcendé les genres et les époques cinématographiques, mais elle est ici évoquée de manière frontale, sans hystérie, sans niaiserie et toujours dans la retenue. Les détails temporels et géographiques sont estompés au point que l’on ne sait plus très bien à quelle époque se déroule cette histoire pourtant résolument contemporaine. La teinte monochrome, les lents travellings, les plans panoramiques qui s’approchent doucement des personnages comme pour ne pas les brusquer, et le ton vraiment particulier des comédiens donnent au film une atmosphère ouatée, étrange et intrigante. Le choix du cinémascope ne semble pas non plus anodin : si la famille Wolberg est française, nous pouvons sentir une grande influence du cinéma américain dans la mise en scène et le ton acerbe de certaines répliques. À mi-chemin entre Éric Rohmer et Woody Allen, cette famille possède la capacité de réfléchir tout haut ses sentiments, ainsi que cette drôlerie absurde et arythmique toujours en décalage.
 
Comment se positionner face à l’âpreté de l’existence et face aux responsabilités qu’elle engendre?
 
Ici, chaque adulte a choisi une place différente, de l’affrontement de la vie dans tout ce qu’elle a de plus ingrat au refus total d’en faire partie. Mais nous sommes loin des clichés sur les rôles familiaux et nous retrouvons tout au long du film le thème de la dualité : les personnages s’opposent et se complètent comme autant de cartes d’un même jeu. Ainsi, le protagoniste du film possède ses doubles : l’ange blond, l’amant de sa femme qui apparaît comme tout ce que Simon exècre et ne pourra jamais être ; et l’ange brun, Alexandre (son beau-frère), qui a choisi « l’à-côté de la vie ». Sorte de clown triste, celui-ci explique à son neveu (lors d’une magnifique scène de cinéma) le plaisir qu’il peut y avoir à sans cesse passer d’un côté ou de l’autre de la ligne qui délimite les espaces imaginaires de la vraie vie et de son à-côté. En trentenaire bohème et lunaire, le comédien et réalisateur Serge Bozon parvient à créer un personnage poétique et décalé, comme suspendu dans le temps. Il représente alors tout ce que Simon refuse, lui qui a choisi l’action, la construction et par là même la possibilité de tout perdre. La relation que Simon entretient avec Marianne demeure aussi particulière : les rapports sont inversés. L’amour qu’il porte à ses enfants pourrait être qualifié de maternel, tandis que le rapport qu’elle entretient à la sexualité et au couple s’apparente plutôt au cliché masculin de la société actuelle. Ici, les femmes meurent, trompent ou s’en vont, comme les représentations instables et évanescentes de l’amour et des sentiments humains. Simon interdit à sa fille Delphine de mourir, en revanche, il met son fils cadet devant l’éprouvante réalité conjugale (incroyable scène entre hommes chez l’amant) comme s’il voulait le préparer à la vie d’adulte.
 
Car ce film traite aussi de la nostalgie du temps présent, celle que nous ressentons à tout âge et qui s’apparente à une sorte de tristesse diffuse se rapportant au temps qui passe, aux souvenirs qui fanent et à chaque jour passé définitivement perdu. Cette mélancolie, qui pousse Delphine à demander pour l’anniversaire de ses 18 ans « quelque chose d’exceptionnel, un apogée de notre vie à tous et un moment qui reste gravé dans notre coeur et dans le marbre ». Incarnée par Léopoldine Serre, la jeune fille apparaît comme le plus rohmerien des personnages. L’actrice, déjà expérimentée, est troublante de justesse et d’insolence, parfaite dans ce rôle d’adolescente sur le fil, fragile reine du monde. Les face-à-face avec son père, interprété par le comédien belge François Damiens, qui excelle dans un rôle tout en ambiguïté tragi-comique, sont jubilatoires, toujours emprunts d’une ironie et d’un certain cynisme. Le fils, Benjamin, apparaît alors comme l’image même de la mélancolie. Tellement jeune et déjà en manque d’un temps révolu, il se réfugie dans la réminiscence. Les rapports qu’il entretient avec sa mère, à la fois profonds et pudiques, donnent naissance à une scène brillante et ingénieuse où les deux protagonistes se parlent - s’insultent? - par graffitis interposés qu’ils lisent sur le muret d’un jardin public, essayant de se comprendre et de s’accepter de la manière la plus douce et la plus crue qui soit.
 
Grâce à ce film, Axelle Ropert, confirme que la critique cinématographique est toujours une très bonne école de cinéma. Car si La famille Wolberg s’avère être un véritable film de cinéphile, il n’apparaît pas maniéré ou étouffé par les nombreuses références de la réalisatrice. Particulièrement court pour un long-métrage (80 minutes), ce film incroyablement écrit et maîtrisé au niveau de la mise en scène revêt quelques petits trésors de cinéma, perles de finesse et véritables insolences filmiques. Douée et réfléchie, la cinéaste se révèle très originale dans sa manière d’aborder la tendre violence des sentiments. Borgès disait écrire pour adoucir le cours du temps, Axelle Ropert semble filmer pour les mêmes raisons. Pour notre plus grand bonheur.
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Critique publiée le 9 avril 2010.