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3 Histoires d'Indiens (2014)
Robert Morin

Je marche donc j’écris

Par Guillaume Dupuis
3 Histoires d’Indiens s’ouvre sur les images d’une réserve amérindienne à l’aube. Couché dans son lit, Erik se réveille, saisissant aussitôt sa caméra afin de réaliser une nouvelle entrée à son journal vidéo. Rapidement, on déduit à quel point ce personnage s’inscrit comme un leitmotiv récurrent dans l’œuvre de Robert Morin ; cet homme à la caméra qui sait, toujours intuitivement, que son outil de prédilection peut avoir une fonction libératrice pour celui qui sait se l’approprier. 
 
On nous transporte ensuite hors de la réserve, toujours en Abitibi, dans une foire de camionneurs présentée comme un véritable enfer de tôle brûlante carburant au mazout. Devant nous se dressent de gigantesques camions qui font gronder leur moteur assourdissant tout en laissant échapper de leurs boyaux une quantité impressionnante de fumée et de feu. Dans ce cauchemar presque surréaliste déambule Shayne, un jeune algonquin qui improvise la trame sonore de l’événement en nous proposant la musique symphonique qui provient de ses écouteurs. En partageant avec nous son choix musical, Shayne nous introduit dans une réalité composée d’étonnantes contradictions, représentées ici par ces mélodies classiques juxtaposées à la violence de ces bêtes mécaniques, vedettes de la foire.
 
Nous suivons Shayne tout au long du film, alors qu’il traverse un territoire qu’il s’approprie mille après mille, l’écrivant par la marche à la manière du piéton braconnier que décrivait Michel de Certeau dans le premier tome de L’invention du quotidien. À qui appartient cette terre sur laquelle se cherche le jeune homme, ces routes qu’il parcourt, ces paysages qu’il observe ? Cette aventure nous permet d’entrer dans l’état méditatif, doublé de mutisme, qui habite Shayne alors qu’il semble se demander ce qui reste de lui dans ce monde constitué de toutes les oppositions, de ces routes asphaltées qui relient forêts et rivières au parking d’un Wal-Mart. 
 
3 Histoires d’Indiens, c’est le récit de ces jeunes qui luttent pour la survivance de leur âme sur cette terre conquise. Comment reconnaître son territoire dans cet amalgame improbable qui caractérise l’Amérique du Nord d’aujourd’hui ? Celle qui permet l’extinction, entamée depuis des siècles, d’une tradition ancestrale au profit de son assimilation à un « nouveau monde » dictée par le pouvoir économique et culturel des blancs ? Le film nous fournit un aperçu de trois possibilités d’appropriation ou de résistance face à une culture dominante aussi inébranlable que les énormes poids lourds motorisés présentés au début du film. 
 
Si l’une de ces possibilités est introduite par Shayne, une autre émerge avec Erik, obsédé par le désir de transmettre aux membres de sa communauté les valeurs qui ont bâti leur identité. Fasciné par l’électronique, il prend le rôle d’un sculpteur non conventionnel, motivé par l’idée de fabriquer sa propre antenne télévisuelle qui lui permettrait de diffuser son journal vidéo à l’intérieur de la réserve, cherchant ainsi à réconcilier ses proches avec leurs propres racines. 
 
Alicia, Marie-Claude et Shandy-Ève, quant à elles, se lancent dans un culte à Kateri Tekakwitha, la première Amérindienne déclarée sainte par l’Église catholique. Pour l’une d’entre elles, c’est par le rôle de martyre que l’impasse territoriale et identitaire de leur nation se traduira. Elle se brûlera au charbon, se plongera à moitié dans les eaux glaciales d’un lac en plein hiver, se rapprochant peut-être à chaque fois de la mort et de Dieu. Dans ce monde où les repères se font de plus en plus rares, chacun doit, semble-t-il, trouver son remède.
 
Lorsqu’on parcourt la vidéographie de Robert Morin, il n’est pas rare d’y découvrir des personnages opprimés par un pouvoir externe, celui d’une société qui renvoie ses marginaux à des espaces contrôlés desquels ils rêvent de s’échapper. Dans Le voleur vit en enfer, le héros filme à travers la fenêtre de son appartement le quartier défavorisé dans lequel il vit. Composé uniquement de trois murs, son logement fait figure de prison à partir duquel il épie ses voisins, reconnaissant sa propre misère à travers la lentille de sa caméra. Dans Tristesse modèle réduit, un jeune trisomique est encouragé par une amie à rompre avec la dictature protectrice et envahissante de ses parents, qui limitent son existence à la cour arrière de leur maison de banlieue. Le film suit ses espoirs de briser cette relation de pouvoir, dans le but d’emménager seul et de trouver du travail. Morin explore donc ponctuellement les rapports qu’entretiennent ses personnages avec leur environnement, comment leur territoire peut parfois aussi être celui d’un ennemi insaisissable qui en élabore les limites et réduit leur liberté sur leur propre terrain. Même Le mystérieux Paul lutte pour l’intégrité d’un territoire, cette fois-ci plus intime, celui de son propre corps. Qui saura interdire au vieil homme d’avaler ses lames de couteau, alors que celui-ci refuse obstinément qu’on lui dise comment respecter l’intégrité physique de sa propre gorge ?
 
3 Histoires d’Indiens fait à son tour du territoire l’un de ses thèmes principaux, soulignant les limites auxquelles ses personnes sont perpétuellement confrontées. Cette terre que Shayne traverse a beau être la plus vaste qui soit, au bout du chemin se dresse toujours le Wal-Mart qu’il doit affronter. Tous les chemins semblent mener à son terrifiant stationnement. Comment, alors, faire tomber ce géant ? Si le désespoir pousse Shayne vers une inévitable violence, le personnage d’Erik, au contraire, fait preuve d’un optimisme inébranlable.
 
Pour arriver à transcender ce territoire, Erik arrive à tendre, symboliquement, vers l’immatériel. La réussite de son projet vidéo, dont il assure la diffusion dans chaque téléviseur de la réserve, lui permet de faire figure de signal télé, réalisant du même coup son rêve de communiquer aux siens sa passion pour la nature et les animaux. L’enthousiasme de ce garçon est d’une telle force, que son énergie dépasse le cadre humain et se transmet, telle une onde, à travers l’espace. Sous la caméra de Robert Morin, Erik Papatie prend la forme d’un courant. Il devient, par la même occasion, une utopie de science-fiction dans laquelle l’être humain trouverait, dans un ultime métissage avec la technologie, sa forme la plus optimiste. Erik illustre, grâce à l’antenne qu’il a su bricoler, ce nouvel individu que la science rend plus fort, dont le pouvoir suprême permet de solidifier la cohésion d’une communauté en quête de repères perdus. À travers ce personnage, inspiré de la personnalité lumineuse de Papatie, le film de Morin nous offre un cinéma qui renoue avec l’une de ses possibilités oubliées ; celui de rendre l’être humain meilleur, lui offrant un exemple dont la morale, parfois trop pure pour ce côté-ci de l’écran, permet néanmoins d’imaginer les idéaux qui composeront la suite du monde. Le cinéma permet au jeune homme de devenir, à l’image des stars d’une autre époque, une figure digne d’une mythologie réactualisée. 
 
Lorsque nous suivons les errances de Shayne, bercées par la musique classique, avons-nous raison de croire qu’il s’agit bel et bien d’un accompagnement sonore synchrone ? Ces symphonies ne pourraient-elles pas plutôt nous être prêtées par Morin, nous permettant peut-être de conjuguer nos propres repères culturels à la réflexion paisible du jeune homme ? Car un autre élément qui unit les trois histoires du film, c’est bien le partage d’un rapport particulier à la culture occidentale, que ce soit la vidéo, la musique classique ou la religion catholique. S’ils habitent un territoire qui leur fut conquis, les personnages du film nous racontent comment, à travers le braconnage de ces différents outils, on peut s’assurer un chemin vers une émancipation autrement inaccessible. Avec 3 Histoires d’Indiens, Robert Morin et ses jeunes acteurs osent rêver un cinéma qui saura rendre cet objectif tangible, bien que le septième art, trop souvent las des questions d’équité, se fît traditionnellement un fidèle complice du projet inverse.
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Critique publiée le 25 avril 2014.
 
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Panorama-cinéma Vol. 2 Numéro 2.

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