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Miron - Un homme revenu d'en dehors du monde (2013)
Simon Beaulieu

Les intentions

Par Jean-François Vandeuren
Plonger ou replonger dans l’oeuvre – aussi bien littéraire que sociale – de Gaston Miron, c’est être confronté à la triste possibilité que les pires craintes du poète aient fini par se matérialiser. Près de vingt ans après sa mort, le Québec semble s’enliser de plus en plus dans un marasme politique et culturel associable à une perte d’intérêt drastique de la part de la population et une désillusion nationale que nous pouvons difficilement pointer du doigt. Plonger ou replonger dans l’oeuvre de Gaston Miron, aujourd’hui, c’est prendre conscience de ce qui a été brisé, de ce qui s’est essoufflé, de ce qui a été perdu ou simplement abandonné en cours de route. Le souffle engagé de l’écrivain, lui, demeure toujours aussi puissant et chargé de sens – malheureusement, serions-nous tentés de dire. En tenant compte de l’état d’un peuple et de sa relation avec son histoire et sa culture tout comme de l’héritage que son sujet leur aura laissé, Simon Beaulieu aura trouvé l’angle à la fois le plus inusité et le plus pertinent pour traiter de la grandeur de l’homme et de ses élans, nous livrant un document au traitement, certes, quelque peu abstrait, mais dont le discours, lui, se révèle on ne peut plus limpide.

Beaulieu, qui avait attiré bien des regards en 2011 avec Godin, parvient ainsi avec Miron – Un homme revenu d’en dehors du monde à se trouver une niche pour le moins improbable entre l’hommage, le documentaire et le film expérimental. L’exercice fait d’ailleurs d’une pierre deux coups en nous conviant à la fois à un rendez-vous bouleversant avec le poète et à un exercice de mémoire nationale n’étant pas sans rappeler le sublime La mémoire des anges de Luc Bourdon. Beaulieu nous fait ainsi revivre certains des moments marquants de l’Histoire de la Belle Province du siècle dernier à travers une série d’images empruntées au répertoire de quelques-uns de nos plus grands cinéastes – des morceaux de l’oeuvre des Arcand, Brault, Perrault, Carle et Labrecque, pour ne nommer que ceux-ci, se succèdent et se font écho dans ce qui, subitement, apparaît de nouveau comme un grand projet collectif. Des bouts de films – d’Histoire – au-dessus desquels planent les textes de Miron alors que ce dernier n’investit que rarement l’image d’une présence physique, les deux se soutenant l’un l’autre tout en se disputant toute l’attention d’un spectateur continuellement mis à l’épreuve, et ce, sur le plan émotionnel comme intellectuel.

Le cinéaste québécois se sera d’ailleurs entouré d’une équipe d’artisans tout désignés pour l’aider à échafauder sa vision. Ainsi, tandis que Karl Lemieux et Daïchi Saïto manipulent, figent, trafiquent et brûlent la pellicule, voire l’Histoire, avec une dextérité et une puissance émotionnelle inouïe, les élans sombres et torturés du compositeur Simon Bélair viennent renforcer cette idée d’une oeuvre inachevée, de la destinée inaccomplie d’un peuple. Le tout tandis que résonne la mémoire de ces gens ordinaires, de ces travailleurs de la terre dont Miron se sera fait le porte-parole pour qu’on leur reconnaisse un certain statut de bâtisseurs, pour que leur existence et leurs sacrifices n’aient pas été en vain. L’exercice évite toutefois le misérabilisme en cherchant plutôt à provoquer un éveil collectif sur des questions fondamentales qu’une population appelée aux urnes plus souvent qu’à son tour par une élite politique paraissant de moins en moins digne de sa confiance et de son respect a pu oublier au fil de décennies d’échecs et de déceptions. Peut-être un peu trop insistante, la prise de position demeure néanmoins on ne peut plus claire, et surtout défendue avec ardeur. Car à travers ce regard porté sur un passé beaucoup moins passif, Beaulieu laisse également paraître les traces d’une profonde réflexion sur l’indifférence qui afflige le présent.

Le film que dédie Simon Beaulieu à ce véritable monument de la culture québécoise trouve ainsi un parfait équilibre entre la modestie et l’humilité d’un portrait à auteur d’homme et la portée de la mission culturelle et du dessein identitaire dont il chante les louanges. Un équilibre soutenu par l’agencement de séquences minutieusement sélectionnées, allant des plus iconiques à celles nous présentant certains personnages politiques et historiques d’un point de vue beaucoup moins emblématique et beaucoup plus vulnérable. Le principal atout du film de Beaulieu se révèle d’ailleurs le formidable montage de René Roberge, créant une succession d’images du passé des plus prenantes, incarnant à la perfection les multiples positions formelles et artistiques défendues par le long métrage et ses artisans. Miron – Un homme revenu d’en dehors du monde propose du coup un regard perçant sur l’Histoire récente du Québec en prenant la mesure des hommes qui ont tenté de l’écrire ou de la réécrire, célébrant la vie et l’engagement de son sujet tout en le positionnant au milieu du peuple dont il était devenu l’une des voix les plus importantes, clamant que la grandeur de chaque individu se mesure à travers les gestes – mêmes les plus banals – qu’il décide de poser au quotidien.

Essai vibrant sur le legs d’une figure ayant consacré sa vie à défendre les implications d’une devise nationale que nous avons de plus en plus tendance à oublier, Miron – Un homme revenu d’en dehors du monde se révèle une proposition ambitieuse transportée par l’intensité d’un geste artistique allant de paire avec ceux qu’il s’évertue de relever à l’écran. Les prouesses de Beaulieu et ses acolytes tirent ainsi tout leur sens et leur force d’un discours cherchant à secouer et à confondre passions, émotions et réflexions. Le tout révèle cependant la faiblesse la plus notable d’un long métrage voyant certaines lignes de son discours être soulignées à trop gros traits par un artiste devant encore apprendre à avoir un peu plus confiance en sa démarche et ses moyens, surtout lorsque celui-ci est en mesure de nous livrer un document aussi pertinent et marqué d’autant de moments de grâce cinématographique. Malgré tout, nous n’aurions pu imaginer hommage plus vibrant et significatif à l’homme et son oeuvre au sens large, mais aussi à cette identité si fragile qu’il revient maintenant à nous de défendre et de façonner.
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Critique publiée le 14 mars 2014.