VOL. 5 NO. 21-22
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Watchmen (2009)
Zack Snyder

Traduttore, traditore 101

Par Mathieu Li-Goyette
Watchmen est l’adaptation d'un chef-d’oeuvre. À partir de cette allégation, la question de l'adaptation et de l'acquisition que le cinéma se permet par rapport au médium de la bande dessinée devient fondamentale, et pourtant de plus en plus ambiguë. Culte créé dans les années 80 par Alan Moore et Dave Gibbons, Watchmen vient culminer, dans l'univers des super-héros, une ascension du classique vers le moderne dans lequel les nouvelles séries évoluent à présent. La décennie voit la remise en question des Superman, Batman, Spider-Man, X-Men (et bien d’autres…) et Watchmen propose alors de déconstruire cette hégémonie dans un récit tout aussi morcelé entre le temps et l'espace d'un drame s'échelonnant sur plus de 50 ans. Avec la distance que lui permettent ses personnages imaginés pour les besoins du livre, aucune filiation ne les apparente à leurs prédécesseurs, si ce n’est que ce qui en est établi à l’intérieur des retours en arrière du film. Définitive, l'oeuvre de Moore fait maintenant amende honorable sur grand écran - un médium envahi depuis dix ans par les phylactères - où son importance appartient au registre de la récupération et du joujou dérivé.
 
Dans la lignée de Sin City et 300 (réalisé par le même Zack Snyder), la « sur-adaptation » fait ses preuves encore une fois : une représentation systématique où le cadre du papier correspond à un temps et un montage donnés au cinéma. Plus l'image de Gibbons était importante et grandiose, plus Snyder va la ralentir et y séparer les éléments vitaux d'une perspective altérée par l'infographie factice. Comme dans 300, la vision du neuvième art de Snyder souffre au premier coup d'oeil de cette règle mathématique de retranscription. Le dialogue, la composition de l'image, les clins d'oeil sont d’une exactitude chavirant sans cesse entre le plaisir de se sentir chez soi et la mise en scène cabotine d’une bande dessinée reconnue pour son rythme pesant de symbolisme et d’escapades référentielles. L'adaptation semble obligatoirement passer par une soumission inconditionnelle à la bande dessinée qui, en plaisant aux amateurs du livre, déplaira au large public qui n'aura pas nécessairement encore eu la chance de se farcir les quelques 400 pages du livre de Moore. Art visuel où la consommation d’images accumulées est la composante fondamentale de la construction d’un récit, la bédé prend du temps à absorber. Nous revenons sur les pages, nous savourons les images, retournons en arrière pour relire à haute voix les envolées épiques de la plus audacieuse plume de l’industrie anglophone. Au cinéma, les images défilent, s’empilent dans notre mémoire au fur et à mesure que disparaissent celles qui ne nous ont pas assez marqués et c’est un combat en temps réel qu’est celui de lutter à la recherche de la ruine tout en esquissant à tout hasard l’architecture de l’avenir.
 
Il y a un problème de temps, une inadéquation dans la perception, trop peu comprise par le cinéaste commercial et complaisant qu’est le bien nanti Zack Snyder. Celle-ci renie la finesse à la pellicule façonnée par deux cents paires de bras que détient comme petit secret le papier conçu discrètement par deux complices.
 
Incapable de se détacher du tome original si prisé, Snyder s'avère visiblement certain que l'hologramme cinématographique qu'il projette retiendra les qualités et les idées de la souche. Alors que Moore proposait une mise en abyme de sa propre industrie, Snyder propose plutôt la mise en marché d'un conte de jeunesse de la génération X. Dr. Manhattan, Rorschach, Nite-Owl, The Comedian, les personnages de Watchmen se présentent comme des incarnations d'une certaine pensée dont la finalité ne réside plus dans le rêve américain. « Nous sommes entourés par le rêve américain », lance un Comedian psychotique après avoir chassé quelques civils enragés par l'existence des super-héros. Retrouvé mort au début de l'épopée de près de trois heures, le sort du Comedian servira de dispositif d'enquête à Rorschach (brillamment interprété par Jackie Earle Haley), héros jugé terroriste par les autorités et évoluant dans l'ombre de ses comparses. Son parcours le mènera à la découverte d'un complot qui provoquera sa part d'émerveillement et de confusion. Et c'est précisément à partir d’ici que Snyder remporte son pari.
 
À une époque de Guerre froide où Nixon est élu pour un troisième mandat, où les Russes menacent le monde d'un arsenal nucléaire incommensurable, Dr. Manhattan, scientifique surpuissant destiné à devenir l'incarnation divine du héros, devient le poids métaphysique d'une balance apocalyptique. Présent, futur et  passé se mélangent sous la perspective de Manhattan. L'existentialisme mis de l'avant par le personnage placide amène une réflexion qui sera la cause d'un changement judicieux par rapport à l'oeuvre originale à la toute fin du film. Autrement, le jeu de chaise musicale à travers les générations qui fait partie du talent de conteur de Moore fournit à Snyder le matériel pour donner lieu à son style uniforme codifiant le montage du film, permettant à Snyder de nous mettre en confiance quant à l’inclusion de quelques facilités sympathiques. Sans la clarté de sa mise en scène, l’échec esthétique du film se serait avéré retentissant.
 
En effet, les raccourcis dramatiques (la musique en tête de liste) agissent comme outils narratifs à deux vitesses. D'une part, le choix musical permet de contextualiser les héros dans leur époque. D'autre part, elle sert de dispositif pour dilater le temps de l'action ; profiter des personnages pour toute la durée de leur heure de gloire, leur « super-héroïsation » que critiquait si régulièrement l’opus original. En servant aussi de levier narratif, il est certain que la contribution de la bande sonore est indispensable et, par le fait même, divisée entre les choix esthétiques de Snyder et le sarcasme de ces sons en contrepoids qui mettent la table pour une progression originale qui puise autant dans la tradition du film de super-héros que dans la bande dessinée homonyme (où les chapitres débutent et terminent le plus souvent par des poèmes où des paroles de chansonniers célèbres. Le son n'est plus seulement une question de savoir ce qui compose et suit l'action, mais plutôt de savoir d'où elle provient et qu'est-ce qui la motive. En ce sens, l'objet que propose Snyder est en constante réflexion et pris dans un piétinement salutaire qui le transporte vers une remise en question de son propre bagage culturel populaire.
 
Pour la première fois, les super-héros commettent des viols, des actes sanglants, des scènes d'amour torrides sur thèmes musicaux plutôt louches, et des combats chorégraphiés et esthétisés à l'extrême. Tout, chez Snyder, crie à l'artificialité, au calque réinterprété à travers le filtre du fanatique abuseur de la technologie numérique prisée par le box-office. Faussement pacifique, Watchmen établit une relation caricaturale avec une époque révolue (Nixon et la Guerre froide) et son imaginaire encapsulé (la musique, les super-héros, les mouvements révolutionnaires) en échange d'un spectacle d'artifices onéreux. Obsédé à retranscrire à la lettre le profil psychologique des personnages qui devrait interdire tout manichéisme prochain dans le genre, la fluidité du film désamorce la mélancolie autrefois transportée par l’aridité esthétique de Moore et Gibbons.
Ce qui était une mise en abyme de la bande dessinée perd évidemment de sa force au cinéma. Ce qui caractérisait certains flashbacks iconoclastes de Moore ne fait plus figure d'exploit aux côtés des canons cinématographiques du montage. Devant un si vaste champ de lieux, d'époques et de personnages, le spectateur néophyte se retrouvera à coup sûr confondu et bafoué.
 
Pourtant, Watchmen est un film qui divise et qui doit diviser. Il doit ouvrir la discussion sur ces icônes du vingtième siècle, et si les scènes de combat sanglantes rajoutées font contraste avec son modèle, c'est en pleine connaissance de cause de l'époque dans laquelle il s'étale. Ce sang plastifié sur l'écran est le sang à la fois dûment digitalisé et désacralisé qui bombarde l'audience dans une surenchère sur laquelle plane une réflexion assez dense et récurrente pour éviter de justesse le film d'exploitation (dont Watchmen canalise cependant quelques qualités par sa direction artistique). Divertissant tant au moyen d'une réflexion active que d'une enquête non éloignée du film de détective menée autant par Rorschach que par son public. Par ailleurs, la recette de Snyder décline les thématiques hollywoodiennes du film noir, du film de guerre, du mélodrame et enfin du film héroïque, à mi-chemin entre le militaire chevronné qu'est Comedian et le corps radioactif de Manhattan.
 
Des monstres sommeillaient sous les « gardiens » ancrés dans l'immobilité du papier. Des monstres fantomatiques qui veillaient sur une nouvelle descendance et qui renonçaient à une vision héroïque du super-héros. En faisant de chaque homme costumé un être humain pensant et mené par des sentiments, des convictions profondes et non un devoir étatisé, la répercussion - dans la mesure où elle sera comprise à sa juste valeur - sonne le glas d'un genre a priori industriel qui n'a pas encore eu le temps de fournir sa version complète de la pléiade de personnages costumés encore confinés aux volumes de Marvel et DC Comics. Film qui donne à penser, l'équilibre établi par Watchmen entre ses pêchés mignons et le texte de Moore est un modèle de l'adaptation et du transfert tant artistique qu'idéologique entre deux médiums qui, de l'idée au story-board et du story-board au souvenir, vient de faire ponctuation dans un genre qui a maintenant toute sa légitimité.
 
« Traduttore, traditore » ou « traduire, c’est trahir », dit l’adage italien. Mais avant de trahir et de s’accaparer l’ennemi ainsi, Snyder a du étudier, comprendre Watchmen et, par la faute de ce cheminement méticuleux, perdre l’innocence dont il faisait preuve (lui et tant d’autres) auparavant. Maintenant, il est trop tard pour regarder en arrière. Snyder et sa caste devront se faire parents et adultes de leurs futures créations.

Première parution: 13 mars 2009
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Critique publiée le 17 avril 2010.