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Shield of Straw (2013)
Takashi Miike

Feu de paille

Par Mathieu Li-Goyette
Le réalisateur le plus infatigable du cinéma japonais s'acoquine aujourd'hui des circuits festivaliers où ses films, depuis 13 Assassins en 2010, sont reçus par ses fans de la première heure comme par la critique intellectuelle. Les uns y voient l'assagissement du « maître de l'extrême », les autres, la découverte d'une pensée foisonnante, d'abord impressionnante par la quantité de plans et de séquences tournées, faisant sens à force de cumuler des films techniquement maîtrisés. Véritable Manoel de Oliveira du genre, Miike perd pied avec Shield of Straw. Il y prouve que sa formule n'est pas sans faille et qu'au-delà de la cohérence de ce thriller policier dans son immense filmographie, situé quelque part entre Dead or Alive et Big Bang Love, Juvenile A, il n'est maître que lorsqu'il n'essaie pas de l'être. On s'explique.

Shield of Straw a le profil type du film ambitieux. Techniquement parlant, il s'agit, avec 13 Assassins, du film à plus grand déploiement de l'auteur. On le voit, armé de centaines de figurants, dirigeant des têtes d'affiche du cinéma japonais. Takao Osawa (connu pour son rôle dans Sky High, de Ryuhei Kitamura) se glisse dans la peau de Kazuki Mekari, un inspecteur de police qui ne reculera devant rien pour transférer d'une ville à l'autre Kunihide le tueur et violeur de fillettes (incarné par Tatsuya Fujiwara, la vedette de la saga Death Note ainsi que le héros de Battle Royale). Aux côtés du policier sans faille, un sidekick joué par Nanako Matsushima (la mère en détresse de Ringu). Ces trois comédiens, encadrés par Miike et un scénario de Tamio Hayashi (scénariste attitré de Yoshihiro Nakamura), hissaient les attentes face à l’oeuvre qui, en plus, a été sélectionnée en compétition officielle au dernier Festival de Cannes.

Mais Shield of Straw, c'est surtout beaucoup de bruit pour pas grand-chose : un film somme toute décevant, ambitieux, mais inégal, maîtrisé, mais lassant, qui déploie une bonne idée sur deux heures, et ce, sans savoir quoi en faire ni quoi en tirer. Car lorsqu'un riche magnat de l'immobilier perd sa petite-fille et qu'il annonce une somme phénoménale pour quiconque tuera Kunihide le fou, c'est le Japon en entier qui chavire, sombrant dans l'avarice la plus déplorable. À la manière de la scène centrale du Dark Knight de Christopher Nolan, où le Joker exigeait la mort en direct d'un employé de Wayne, Miike trouve dans cette situation à problèmes une ambiguïté morale qu'il se plaît à user jusqu'à la corde : pourquoi des policiers risqueraient-ils leur vie pour protéger un tueur récidiviste? Au nom de la justice? Tandis que tous les experts prédisent la peine de mort pour l'assassin, le commissaire de police (lui-même corrompu) demande à ses deux meilleurs agents d'escorter leur prisonnier des îles Kyushu jusqu'à Tokyo pour qu'il ait son procès.

Shield of Straw - littéralement « bouclier de paille », en référence à la fragilité des protagonistes et de leurs alliés - profite ainsi d'une mise en situation excitante qui a pour défi d'imposer un rythme et une quête on ne peut plus claire. À la manière d'un jeu vidéo - qui aurait été sûrement meilleur que le film - le dernier Miike s'enfonce dans des absolutismes où la rhétorique même du scénario échoue à nous surprendre, ne jouant que très peu des contraintes qu'il a voulu mettre en place. Ainsi, on croit peu qu'un policier mettrait en danger tous ses confrères ainsi que celles d'innocents pris en otage dans la rue dans l'unique but de sauver la vie d'un condamné à mort. Mekari s'obstine à répéter qu'il n'a pour mission que de protéger les citoyens, qu'ils soient coupables ou non. Or, la logique utilitariste du corps policier, poussée dans ses derniers retranchements, indiquerait qu'en cas de choix, le bien du plus grand nombre l'emporterait sur l'éthique institutionnelle. Tentant d'exploiter une soi-disant faille dans le système judiciaire japonais, Miike cherche désespérément des raisons pour alimenter la dialectique cruelle de son film dans l'espoir de le faire culminer dans une scène dont il a lui seul le secret : face au cadavre de sa partenaire, Mekari enfonce le canon de son pistolet au fond de la gorge de Kunihide, criant comme un fou, le visage rouge de sang et prêt à faire feu à tout moment.

Moment-clé du film, cette scène n'a pas l'effet qu'elle voulait sur le spectateur, peu épaté par un montage sonore déficient (les coups de poing, pour ne nommer que ça, sonnent comme de gentilles claques sur du bifteck) et certainement ennuyé par un sentimentalisme qui n'en finit plus de fleurir partout où Miike braque sa caméra. On s'intéresse à un personnage et voilà qu'il entretient une relation impossible avec le vieillard milliardaire. Mekari réquisitionne une voiture et, par chance, il tombe sur le père de la première victime de Kunihide qui passait par là. N'étant pas, ici, des dictateurs de la cohérence diégétique, il ne faudrait pas non plus confondre le beau risque d'un scénario courageux où les hasards répondent d'un certain discours et cet empilage sans queue ni tête de révélations qui n'ont qu'une seule et unique fonction : alimenter la machine à rage de Miike qui instrumentalise l'image pour stimuler la haine. Et la haine, lorsqu'elle jaillit d'un scénario médiocre et qu'elle se déverse sur des personnages en toc, n'est que de la haine. Rien de plus, mais surtout rien de moins.
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Critique publiée le 24 juillet 2013.