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Weight, The (2012)
Kyu-hwan Jeon

Gens de Séoul

Par Mathieu Li-Goyette
Un soleil d'été. Des chaises pliantes sur la plage. Une jeunesse qui fourmille dans Séoul, téléphone intelligent à la main, habillée à la mode avec des vêtements qui leur vont comme un gant. Le monde est mince, beau, droit.

Mais « This is not the world he lives in », nous dit Jeon Kyu-hwan dans un intertitre qui sépare définitivement la Corée esthétisante et cinématographique de la Corée délabrée, malade et aliénée qu'il nous présente. Kyu-hwan aime Céline et Bukowski plutôt que les néons saturés du centre-ville, il aime ne prendre ce qu'il l'arrange du réel, le tronquant, le montrant de manière à ce qu'on saisisse, au fil des humiliations que subit Jung le bossu, que la vie n'est pas aussi légère qu'on nous le dit. Cette vie de rêve qu'on vend aux bêtes métropolitaines, l'auteur s'en débarrasse, mettant sévèrement l'emphase sur une morgue où son protagoniste nettoie les corps et s'affaire à les maquiller. Lui qui a un corps ingrat rend beaux ceux qui ont trépassé. Le cinéaste maîtrise cette ironie poussée à l'extrême, sans pitié, rappelant les meilleures années de Tim Burton, le design fantaisiste en moins.

Lorsque Jung et son assistante s'ennuient, ils mangent ensemble avec l'impression du devoir accompli. N'ayant rien non plus pour elle, ils sont les gardiens du morbide, assistant infatigablement à des familles en pleurs qui viennent rendre leurs derniers hommages, à un motard casqué qui paie pour assouvir ses pulsions nécrophiles; lorsque tout est calme, une chanson extra-diégétique - c'est-à-dire n'ayant aucune source logique dans le récit - se fait entendre et les personnages, répondant à cette mélodie que le cinéaste leur offre, se mettent à danser doucement, comme s'ils étaient en état d'apesanteur. Le carillon métallique résonne, le rythme endormant de la batterie les invitant à se laisser porter nonchalamment, comme des marionnettes, par cette marche des morts. Pour Jung, leurs spectateurs sont des corps, mais elle, elle refuse de n'y voir que la mort.

« It keeps diminishing », dit la chanson, faisant référence à ce poids de plus en plus léger à supporter, car le corps de Jung, au fil de son errance dans un monde sans pitié, s'ankylose et perd sa sensibilité d'homme. Quand d'autres cinéastes filment le désespoir, ils braquent leur caméra sur des héros en perdition. Quand Kyu-hwan le fait, blasé comme il est, c'est en montrant qu'à force de chagrin, le rire du fou l'emporte, celui qui, face à l'inconcevable, devient le dernier rempart absurde du bon sens.

Concrètement, la bosse et le poids que ressent Jung ne diminueront jamais et finiront même par causer sa mort. C'est qu'autour de lui, la vie se meurt, son frère transsexuel n'en peut plus d'être rejeté par sa famille et de conserver son sexe dont il ne s'est pas encore débarrassé (et quoi de plus touchant, dans cette marre de tristesse, que de voir Jung lui donner une liasse de billets pour qu'il soit elle). En parallèle, chacun des corps qui entrent dans la morgue met en place une fresque de personnages que le cinéaste filme en flashback, soulignant la manière dont ils ont perdu la vie. The Weight, avec cette structure audacieuse, devient en quelque sorte un film choral où tous les récits passeraient à travers une unique focale - Jung, son frère et l'assistante - et où chacun des destins foncièrement éloignés se rejoindrait dans la même finale - la morgue. Femmes infidèles, pasteurs, pervers, tous finissent dans le palais de Jung, cet entonnoir de la vie qui aspire l'espoir et qui gobera son maître. Par le biais d'une structure et d'un ton difficile à soutenir qui rappelle Les gens de Dublin de Joyce, l'auteur prouve qu'il est un habile jongleur capable de se renouveler constamment, et ce, à l'intérieur du même film.

Il maintient ainsi un langage comique qui permet au mélodrame de faire des allers et retours entre la romance et l'horreur; un équilibre du même acabit que ceux qui font la force des plus grands créateurs du cinéma coréen (Park Chan-wook avec Thirst, Bong Joon-ho avec Mother), ces auteurs capables de sonder les relations humaines en instrumentalisant le pathos comme les codes du genre. Avec l'appui de structures narratives originales et d'une tranquillité qui règne chez ces comédiens, un aplat s'installe, permettant au spectateur de prendre conscience des moindres détournements de genre, des plus subtiles originalités. Ces prouesses forcent d'autant plus l'admiration qu'elles sont audacieuses et qu'à chaque moment (notamment lorsqu'il est question de faire corps avec la poésie), Kyu-hwan joue gros et risquerait de tout perdre si ce n'était cet univers scabreux qu'il parvient à maintenir avec l'aide de l'excellent Cho Jae-hyun. Ces quelques plans à vélo, trahissant une utilisation du numérique avec des faibles moyens, cette danse avec les cadavres, ces apparitions de minuscules colombes qui viennent apaiser les douleurs de Jung, les intrusions lyriques dans l'impassibilité du réel illuminent The Weight, l'allègent et lui donne toute la naïveté qu'on attend des films d'auteur les moins prétentieux.

Il ne fait aucun doute qu'avec cette cinquième mise en scène en cinq ans, Jeon Kyu-hwan se confirme comme l'un des réalisateurs incontournables de l'Asie, étant parvenu, après une trilogie urbaine où le malaise côtoyait de très près la beauté (Mozart Town, Animal Town et Dance Town, des films au style fluide et aux intrigues étonnantes), à réinventer ce qu'on pouvait espérer du cinéma de genre engagé. Ici, la non-conformité l'emporte sur la normalité, mais jamais pour le plaisir de la provocation. Le viol des cadavres n'est jamais abject : il est triste, incroyablement tragique. L'auteur se sert de cette relation entre la vie et la mort, entre la liaison incestueuse qui relie Jung et son frère pour évoquer des sujets qui n'ont habituellement pas leur place dans un cinéma national noyé par le thriller policier et l'horreur clichée. Fidèle à ses personnages, le respect qu'il leur porte nous force à voir dans ce cabinet des figures de chair un antidote au cynisme, un film d'une lumière incroyable, si maîtrisé qu'on en est à se demander comment, ailleurs, certains ont pu croire qu'il s'agissait d'un cinéma de l'exploitation des corps.

Rarement, depuis Freaks et Bride of Frankenstein, a-t-on vu autant de beautés inattendues.
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Critique publiée le 18 juillet 2013.