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Beyond the Hills (2012)
Cristian Mungiu

Chroniques d'un monde triste

Par Mathieu Li-Goyette
Depuis 2007, l'année de sa Palme d'or, la nouvelle vague du cinéma roumain s'est calmée, amenuisée, faisant face à la réalité économique difficile de l'Europe qui semble avoir handicapé ses espérances. Depuis, Cristian Mungiu tourne toujours. D'abord ses Contes de l'âge d'or, aujourd'hui Au-delà des collines, film rendu possible par une coproduction entre la Roumanie, la France et la Belgique. Un film fait avec néanmoins peu de moyens, des actrices non professionnelles (l'une a été trouvée en casting, l'autre est journaliste), de la bonne vieille pellicule 35mm et des décors rupestres qui n'avaient pas à être construits. Film surprenant, haletant, Au-delà les collines pose des problèmes moraux captivants, des dilemmes de l'ordre de ceux qui nous passionnaient tant dans Une séparation, œuvre de questionnements insolvables.

Ces subtilités industrielles nous ennuieraient si ce n'étaient qu'elles nous rappellent douloureusement l'incapacité de notre cinéma national à atteindre de tels sommets. Et pourtant, le cinéma roumain n'est pas sans rappeler le nôtre. Le traumatisme national y est omniprésent, les tons de gris prédominent, la religion y est systématiquement représentée, implicitement ou explicitement. La différence, en fait, c'est que Mungiu maîtrise la composition de problématiques sans bonne réponse; dialecticien rare dans le cinéma contemporain, c'est aussi un auteur capable d'un regard sociologique articulé sur son pays envers lequel sa sévérité n'étouffe jamais sa profonde compassion.

Dès le premier plan, Mungiu impose une tension entre les deux protagonistes, Voichita et Alina, orphelines et amies depuis leur tendre enfance. Alors que Voichita a trouvé la foi « au pas de la porte », Alina a erré à travers l'Europe, atterrissant finalement en Allemagne où, jusqu'à tout récemment, elle gagnait sa vie comme serveuse. Réunies après des années d'éloignement, les deux de femme rappellent celles de 4 mois, 3 semaines, 2 jours à la différence qu'ici, un amour plus profond, toujours suggéré, jamais explicité, les unit. De retour au pays pour rendre visite à son amie et la convaincre de l'accompagner, Alina accepte de vivre dans un couvent de campagne où un prêtre orthodoxe autoritaire dicte la conduite d'une petite communauté religieuse. Rapidement, Mungiu installe son triptyque composé d'une Européenne à la dérive, d'un prêtre renfrogné et, au centre, de cette jeune femme prise entre les deux fronts. À choisir entre la paix spirituelle qu'une enfance volée ne lui a jamais procurée et une vie d'adulte émancipée à ne pas crouler sous les exigences d'une orthodoxie dépassée par l'époque, Voichita incarne la lutte existentielle entre le moderne et l'ancien, une dichotomie qui permet à Mungiu de se prononcer non seulement sur un débat de mœurs crucial, mais aussi sur les dilemmes collectifs les plus contemporains.

D'une part, Alina pèche par excès de libertarisme, souhaitant libérer son amie d'une emprise qu'elle interprète comme un frein aux aspirations les plus saines d'une nouvelle jeunesse du monde. De l'autre, le prêtre tente de préserver un mode de vie sain, foncièrement régionalisé, basé sur un retour aux valeurs fondamentales, hébergeant au passage l'ex-femme d'un mari violent dans son couvent. Refusant l'écriture pamphlétaire, Mungiu propose plutôt un film à débat qui se conclut de manière tragique par la mort d'Alina (feignant la folie et la possession pour provoquer des réactions chez son amie et la faire quitter le couvant, elle finit ses jours sous-alimentée, enchaînée à une croix de fortune cachée dans la chapelle). L'institution théologale l'emporte sur l'improvisation véhiculée par le mode de vie d'Alina; cette « victoire » qui n'en est pas une avance plutôt que la religion, de par sa stabilité et son organisation, l'emportera sur les élans du cœur et les révolutions morales qui accompagnent l'évolution des sociétés. Par une mise en scène millimétrée, des éclairages ternes et des plans-séquences qui visent à souder ensemble ces trois personnages qui se renvoient l'un et l'autre les éléments du discours, Mungiu concrétise cette victoire de l'institution qui perdure même « au-delà des collines », ce monde rural qui revête des allures de microsociété archaïque, cette base solide et dense qui, « au-delà » des métropoles, dicte encore à sa manière le sens du monde.

Dans la tradition de Miklos Jansco, l'auteur prend un plaisir contagieux à chorégraphier ses mouvements de foule et leur apporte un naturel qui défit les a priori du réalisme au cinéma. Chez lui, la mobilité du cadre importe autant que le point, ce qui lui permet non seulement de sauter d'un personnage à l'autre sans avoir recours au vocabulaire académique du cinéma (d'autant plus d'office lorsqu'il est question de religion) et de se servir des zones floues de ses plans comme pour défier les intuitions du spectateur. Lorsque Voichita écoute le prêtre expliquer sa version des faits, le policier et l'homme de foi sont à l'avant-plan, flous trois minutes durant alors que le point est réglé sur le visage, au fond de la pièce, de la jeune femme endeuillée. Le plan fonctionne à deux niveaux, comme la majorité des scènes du film, nous proposant à la fois le point de vue institutionnel (la police, l'église) et le point de vue intime. Et si , séparément, ces discours n'ont rien de renversant, c'est en s'entrecroisant au gré de la mise en scène qu'ils passent soudainement de l'art dramatique à l'art sociologique.

Ainsi, Mungiu complexifie ses mises en situation non pas en leur trouvant des détails anodins, des monologues ou des introspections interminables, mais bien en assemblant sagement des situations simples avec d'autres situations simples. Le résultat est une œuvre poignante complètement dégraissée, allant à l'essentiel sans jamais se perdre en chemin : la collision entre l'étatique, le passionnel et le spirituel fait un mort, laisse les autres pantois et les policiers, eux, sont finalement pris dans leur voiture à se dire que « le monde va mal ». À intervenir continuellement dans une suite incongrue de drames humains tous reliés les uns aux autres par leur époque, tous éloignés par la complexité des rapports qui s'y jouent, le duo d'officiers qui clôt le film nous invite à contextualiser le drame d'Au-delà des collines dans le même monde que les deux opus précédents de Mungiu. Et ce monde où les forces politiques n'en finissent plus de briser des Hommes prend des atours de chronique de la modernité chez l'auteur roumain, certainement l'un des cinéastes les plus importants des dernières années et, hors de tout doute, pour les temps incertains à venir.
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Critique publiée le 20 juin 2013.