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Village, The (2004)
M. Night Shyamalan

Le royaume des aveugles

Par Mathieu Li-Goyette
Comme Nietzsche qui espérait d'abord sauver l'Homme par l'Art, le discours gothico-existentialiste de Shyamalan ne s'est jamais caché d'être profondément obsédé par le cauchemar d'un monde sans imaginaire et sans mensonges. Ses films - ses meilleurs comme ses moins bons - se penchent sur la friction entre le réel et la fiction et plus précisément sur la symbiose qui les fait se vampiriser l'un et l'autre, démontrant la circularité de ce sang fantasmagorique, véritable essence mythique de tout son cinéma; le rêve sauve le réel, le surnaturel épaule le naturel, le conte rend supportable le factuel. Comme la couleur rouge qui apparaît ponctuellement dans ses films à la manière d'une balise pour l'imaginaire, craignant de s'échouer sur les berges de l'hyper-réalisme qui submerge Hollywood, l'existence d'un second monde parallèle (celui des fantômes, des super-héros, des extraterrestres et ici du monde réel) confirme une lutte contre les récits pessimistes et obscurantistes. De The Sixth Sense à cette fable antimoderniste, l'auteur est parvenu à explorer, sous différents aspects bien distincts, des cas de figure où cet échange de coups entre le possible et l'impossible arrivait à avoir une incidence dramatique et conceptuelle sur le récit (ce qui, chose certaine, ne peut être dit de ses efforts subséquents, passés à tenter vainement d'encapsuler ses idées sous la forme de monstres ou, pire encore, d'incidents aux accents platement bibliques).

Dans The Village, les aspirations du cinéaste semblent toujours intègres alors qu'il s'allie au directeur de la photographie Roger Deakins pour décrire une Amérique pastorale, à mi-chemin entre les amish et le décor puritain de La lettre écarlate de Hawthorne. Après la banlieue et le monde rural, le voilà qu'il remonte aux racines de l'Amérique dans un microcosme où les habitants se prêtent à d'étranges serments communautaires, où l'argent n'existe pas et où les couleurs vives, tel le rouge, sont expressément interdites. Dans un monde où tout est régulé par un conseil d'anciens, la société vit dans le calme complet, apprécie la culture maraîchère et les jeux simples. En bordure du village, de grandes créatures vêtues de rouge, munies de longues griffes et d'un dos de hérisson géant rôdent et laissent, en guise d'avertissement, des carcasses d'animaux dépecés. La règle est claire : vénérez la tradition des ancêtres, évitez le péché et les bêtes de la forêt ne vous embêteront pas.

Évidemment, les monstres du film n'en sont pas. Leur existence est un canular savamment manigancé par le chef du village, le millionnaire Walker (William Hurt) qui, avec l'aide d'un groupe de hippies (dont Sigourney Weaver et Brendan Gleeson) affligés par le deuil et la violence du monde, a décidé de se procurer un lopin de terre dans un parc national américain pour constituer une communauté idyllique alors que la société, elle, allait continuer de tourner. Le décalage historique, jamais révélé avant le dernier tiers du film, ancre The Village dans une atmosphère fantomatique, où les costumes des habitants semblent tout à coup le fruit d'une grande mascarade en forêt; monde dans un monde, celui de Shyamalan contient une belle pirouette narrative qui met en images des préoccupations originales sur la valeur de la fiction et son incidence sur le quotidien.

Car si ce n'avait été des subterfuges de Walker, jamais sa fille, la belle aveugle Ivy (Bryce Dallas Howard), ne se serait aventurée à l'orée de la forêt, jamais son fiancé, Lucius (Joaquin Phoenix) ne serait tombé gravement malade, jamais le fou du village (Adrien Brody) ne se serait pris pour une créature maléfique avant de tomber dans un puits et mourir. C'est-à-dire que le mensonge utopique a beau avoir sauvé la collectivité de la violence et de l'avarice liée à l'argent, il est néanmoins allé à l'encontre des instincts les plus primaires de l'être humain : la curiosité, le désir d'émancipation et de liberté sans limites. À circonscrire ses villageois dans un monde digne de la fiction, Walker a entrepris sans le savoir la création d'une aliénation communautaire d'où personne ne sortira indemne. Si les protagonistes des précédents films de Shyamalan croisaient le fer avec le fantastique, ceux-là le vivent au quotidien et apprennent de cette rencontre qui, en dépit de la mort de l'un d'eux, leur montrera néanmoins qu'il n'y a rien comme la coopération entre le réel et la fiction et que, malgré les durs tourments de la vie, l'imaginaire sert à faciliter l'assimilation de notre condition humaine, pas à la bloquer, à la falsifier derrière un monde de charlataneries.

À l'heure du grand renfermement de l'Amérique à coup de Patriot Act et d'opérations au Moyen-Orient, Shyamalan s'attaque à la peur de l'étranger et de l'au-delà national; encore une fois, il s'interroge sur la xénophobie américaine, lui, Indien ayant grandi aux États-Unis, témoin d'un cloisonnement de l'Étasunien sur lui-même. Ainsi, à l'image des temps anciens, les citoyens se méfient des spectres, des martiens, des cités qui sont établies en dehors des bois. Pourquoi? Parce qu'il n'y a qu'entre eux qu'ils parviennent à se fortifier, à se faire mutuellement confiance dans un monde toujours plus en proie au danger. Le cinéma de Shyamalan, avec The Village, devient plus qu'une exemplification du pouvoir de l'imaginaire, il devient une oeuvre sur les méfaits de l'illusion, sur la manipulation des populations par des autorités supérieures : ici, les gouvernements manipulateurs; là-bas, un chef de village craignant la ville comme l'hypocondriaque fuit les germes.

Dans ce monde de peur, la mise en scène de Shyamalan parvient à souligner les traits issus de la série B qui bercent son film par une accumulation de plans symboliques et mobiles. Bien qu'on ait déjà dit de lui qu'il était un maître du néo-classicisme, revoir The Village après les premières attentes de l'époque (celle du « punch », chose dont il ne vaut même plus la peine de parler), on découvre aujourd'hui les autres qualités qui abondaient dans une oeuvre gravement sous-estimée. Le travail du son, par exemple, séparant le calme surfait du village et les inquiétants bruissements de la forêt, épaule la performance de comédiens excellents. À ce titre, Bryce Dallas Howard épate en jeune aveugle, paradoxalement la seule lucide qui, contre toute attente, parvient à sentir les problèmes les mieux dissimulés du village. C'est en la suivant, alors qu'elle avance le pas hésitant à travers la forêt, qu'une dernière pensée vient en tête, que l'on imagine enfin que Shyamalan, d'abord incompris, ensuite incompétent, filma là le point milieu de sa réflexion sur le cinéma qui, au fil de la révélation des subterfuges, fit comprendre qu'il n'y avait, dans ces contes des bois, qu'une nouvelle cécité volontaire.

Et c'est peut-être d'avoir fait autant de films sur l'aveuglement, à l'heure de la lucidité d'un siècle technocratique, qui tua, plus que tout, l'effervescence créatrice de M. Night Shyamalan.
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Critique publiée le 29 mai 2013.