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Signs (2002)
M. Night Shyamalan

Le point culminant

Par Jean-François Vandeuren
À l’époque de la sortie de Signs, le cinéma de M. Night Shyamalan était devenu un genre en soi, une institution, ou, à tout le moins, la nouvelle attraction de l’heure à Hollywood. Un cinéma de drames humains, voire existentiels, dont la teneur plus fantastique pouvait interpeller un public qui, à tout coup, serait curieux de découvrir les secrets que révélerait en bout de ligne une prémisse déjà plus qu’intrigante. C’est bien entendu cette promesse d’une finale renversante qui aura fait la réputation de Shyamalan depuis le succès phénoménale de The Sixth Sense en 1999. Une série de coups de théâtre que ce dernier n’aura d’ailleurs jamais réalisé - du moins, jusqu’ici - au détriment d’une certaine cohésion narrative et dramatique. Mais au-delà de ce stratagème qui se sera révélé des plus lucratifs, c’est la manière aussi habile qu’inspirée dont le cinéaste aura su manier et confondre l’ordinaire et l’extraordinaire en misant sur la pertinence de ses idées plutôt que sur l’exploitation d’éléments purement spectaculaires qui lui aura permis de s’imposer aussi rapidement. C’est ce minimalisme qui aura défini l’angle inusité privilégié par Shyamalan pour aborder l’intrigue dans son ensemble, lequel puisait également son essence de la profonde mélancolie dans laquelle baignaient des personnages dont le parcours personnel et spirituel était sur le point d’être chamboulé. Ainsi, au-delà du récit typique d’invasion extraterrestre, tout le scénario de Signs s’articule autour d’une profonde thématique du destin, de ces chemins parfois sinueux menant ultimement à un instant où les événements d’une période précise ou d’une vie entière révéleront soudainement leur raison d’être. Le réalisateur se jouera d’ailleurs de la signification du titre de son cinquième long métrage qui, au final, n’aura plus tant à voir avec ces mystérieux symboles étant apparus sans explication un peu partout sur la planète.

L’une de ces gravures trop massives et complexes pour avoir été conçues de la main de l’homme fera un jour son apparition dans le champ de l’ancien révérant Graham Hess (Mel Gibson). Ces étranges phénomènes sembleront toutefois de moins en moins être le résultat d’un canular qui aurait été élaboré à l’échelle mondiale et laisseront de plus en plus planer le doute quant à la présence sur la planète bleue d’entités venues d’ailleurs. Chaque étape menant à cette inévitable conclusion sera toutefois marquée chez Graham par la recherche d’une explication rationnelle, réflexe allant évidemment à l’encontre de la profession de foi à laquelle le père de famille aura dédié sa vie jusqu’à la mort de sa femme survenue six mois plus tôt. C’est ici que Shyamalan joue gros - et frappe souvent très fort - en parvenant d’un seul élan à secouer aussi bien les fondements de la science que ceux de la foi. Le tout à l’intérieur d’un schéma narratif où l’un est appeler à justifier, à compléter, l’autre, beaucoup plus qu’à le discréditer, voire l’invalider. Avec Signs, Shyamalan s’attaque à une hypothèse voulant qu’il n’y ait peut-être, après tout, aucune coïncidence, que tout, absolument tout, a lieu d’être au coeur d’un dessein bien spécifique où les événements, positifs comme négatifs, finissent tous tôt ou tard par connaître un dénouement profitable. À cet égard, le présent exercice s’impose comme la continuité des thèmes abordés par le cinéaste dans le remarquable Unbreakable de 2000, confrontant de nouveau son protagoniste à une prise de conscience nécessaire à l’accomplissement de sa destinée. La différence dans ce cas-ci, c’est que Shyamalan aura orchestré le tout dans le but de faire de cet idée un élément déterminent de son discours allant bien au-delà du simple rouage dramatique.

Les prouesses scénaristiques que réalisait alors le cinéaste américain auront pu parfois faire de l’ombre à ses aptitudes de metteur en scène. Si la signature visuelle de Shyamalan n’est peut-être pas la plus affirmée ou la plus facilement reconnaissable, ce dernier laisse néanmoins paraître les qualités d’un artiste réfléchi dont le talent ressort essentiellement de la prise de décisions éclairées, et ultimement assez payantes. La principale caractéristique de ce cinéma des plus posés demeure évidemment sa formidable capacité à créer des ambiances ensorcelantes à partir des plus menus détails, révélant toute la patience dont sait faire preuve le réalisateur à l’égard du développement de l’intrigue dans son ensemble ou d’une séquence en particulier. L’atmosphère on ne peut plus angoissante dans laquelle baigne Signs s’avère d’ailleurs redevable à plusieurs égards au cinéma de Steven Spielberg comme du maître Alfred Hitchcock. On pense à cette manière toujours aussi adroite dont Shyamalan orchestre les hauts moments de tension de son récit en nous laissant tout le temps de les anticiper avant de les déployer avec une force de frappe souvent ahurissante. Le cinéaste se montrera également des plus perspicaces en ce qui a trait à ce qu’il décidera de montrer et de ne pas montrer au spectateur, manipulations sur lesquelles repose en grande partie l’efficacité de ce genre de propositions cinématographiques. L’un des meilleurs exemples à cet effet demeure cette scène où Merrill (Joaquin Phoenix), le frère de Graham, observe d’un air incrédule un être ayant réussi à se faufiler sur le toit de la maison familiale. La caméra de Shyamalan ne lâche alors plus le personnage d’une semelle, étirant délibérément ce plan tout simple, mais qui aura su capter davantage notre attention que s’il avait été entrecoupé d’une image obscurcie du phénomène observé.

Si M. Night Shyamalan semblait en excellente position au début des années 2000 pour devenir le prochain grand auteur d’Hollywood, les trois opus qu’il aura réalisés entre 1999 et 2002 se seront également imposés en rétrospective, et ce, un peu malgré eux, comme des créateurs de tendances. Ainsi, deux ans après qu’Unbreakable ait précédé de peu la vague de films de super-héros qui allait déferler sur la planète pour la décennie à venir et même au-delà, Signs finirait par se retrouver à son tour au début d’une lignée de films d’invasion extraterrestre en plus de confirmer - brièvement, du moins - le potentiel des images de type « found footage » trois ans après le percutant The Blair Witch Project. Ces images prises sur le vif, faisant écho à une réalité tangible plus qu’au septième art, vont évidemment de pair avec la démarche d’une simplicité confondante du réalisateur. Mais malgré ses qualités, la plume de l’Américain commençait néanmoins à montrer quelques signes de faiblesse, en particulier en ce qui a trait à l’orchestration de ce revirement tant attendu devant donner tout son sens aux images l’ayant précédé, lequel sera gauchement articulé ici autour d’un flashback déployé en trois temps. Malgré ces quelques maladresses, Shyamalan parvient tout de même à cimenter l’essence comme le sens de son film en allant au-delà de la crise de foi d’un homme d’Église croyant que le Seigneur l’a abandonné. À l’instar de la distinction entre le discours tenu par le cinéaste et le récit employé pour le mettre en valeur, la menace s’éteindra finalement loin des regards de la famille Hess tandis que son patriarche devra accepter de voir le projet (de Dieu) dans son ensemble. Un fort intérêt pour la spiritualité que Shyamalan aura, certes, renforcé - et aliéné - en l’associant aussi clairement à la religion catholique, même si ce dernier se sera pourtant assuré de ne pas l’y confiner.
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Critique publiée le 27 mai 2013.