ENTREVUE AVEC STÉPHANE BRIZÉ
Lundi 16 Novembre 2009

Par Mathieu Li-Goyette

Rencontré la veille de la projection de son dernier long-métrage dans le cadre de la 15e édition de Cinemania, la venue à Montréal de Stéphane Brizé et de son Mademoiselle Chambon adapté du roman homonyme de Eric Holder fut l'occasion de creuser quelques problématiques ayant à trait les conditions à l'adaptation d'une oeuvre littéraire. Auteur respecté en France, Brizé est ici un peu moins connu pour ses Je ne suis pas là pour être aimé et Le Bleu des villes. Bien généreux de son temps en cette fin d'avant-midi, Brizé eut l'amabilité de nous prêter 30 minutes de son temps pour que l'on se penche sur le cas de l'adaptation d'un « inadaptable » alors que l'occasion nous aura aussi permis de présenter les débuts de sa carrière de cinéaste ainsi que les tenants de ses préoccupations d'auteur nouvellement consacré par la critique française.

Panorama : Ce qui m’intéresse ici c’est surtout votre démarche en rapport à l’adaptation d’une oeuvre aussi peu linéaire. D’abord, quand avez-vous enfin décidé de porter le roman de Holder à l’écran, l’avez-vous lu ou était-ce une proposition de votre producteur?

Brizé : En fait, j’ai lu le roman pour la première il y a 10 ans. Et il y a 10 ans, je savais intuitivement que les silences du film étaient nécessaires. Ces silences que vous entendez et voyez partout sont dans le bouquin et il y a 10 ans j’en n’aurais pas été capable. Je n’aurais pas été à la hauteur et ensuite j’ai oublié ce livre… et j’ai fais d’autres films. Moi, en tant que réalisateur, je n’étais pas capable il y a 10 ans, mais surtout moi, en tant qu’homme, je n’étais pas capable de comprendre tous les mouvements psychologiques du personnage et j’ai besoin de le comprendre et pour ceci, j’ai besoin d’être traversé par des choses que mes personnages vivront. Mon métier est de raconter des histoires, de les mettre à l’écran et d’en faire ressortir des émotions.

Je gardais donc de ce livre un vague souvenir et puis j’ai relu le livre il y a trois ans et, effectivement, j’en gardais un souvenir très précis de tout ce que j’avais imaginé dès ma première lecture. Des choses fondamentales dans l’adaptation que j’imaginais à l’époque, ce qu’il fallait garder ou omettre, tous ces silences qui étaient déjà très présents dans le bouquin et qu’il fallait conserver et trouver une façon de filmer. Je me sentais prêt et capable de le faire enfin. Surtout, je pense que je suis aujourd’hui capable de prendre ce risque là, le risque du vertige. Si au final c’est pour filmer comme tout le monde va filmer en mettant les musiques que tout le monde va mettre, il y en a qui le font beaucoup mieux que moi et plus habilement. Je ne suis pas un technicien et je n’ai comme boussole qu’une vérité intérieure qui traite de ce qui me semble juste, je n’ai donc aucune théorie. Je ne veux surtout pas faire quelque chose que quelqu’un d’autre ferait de la même manière. À un moment, ce livre est venu rencontrer un désir personnel à un moment précis de ma vie. Je veux dire que si je n’avais pas lu ce bouquin, j’aurais tout de même raconté quelque chose qui ressemblerait à ça au lieu de l’adaptation que vous avez vu. Le film et le livre n’ont rien à voir d’ailleurs. De toute façon, ce livre n’est pas adaptable littéralement, car si on l’adapte en suivant la narration de Holder, ça ne tient pas la route et ça ne tient pas la distance. Ce qui me touchait de ce livre, c’était ce que Holder était en mesure de décrire dans cette passion silencieuse et je me suis donné le défi de filmer cette idée et non pas les actes qui la formeront. Donc, c’est pour ça que les scènes du film ne ressemblent pas nécessairement au livre. À l’arrivée, je crois enfin que le film est très fidèle au roman, mais pas dans sa structure, plutôt dans sa musicalité, dans ce qui le traverse. Ces deux objets sont très proches.

Panorama : Est-ce que vous tourné le livre à la main tout de même?

Brizé : Pas du tout. J’ai lu le bouquin une fois, je l’ai adapté avec le scénariste et on a finalement oublié le livre. Au final, je n’étais plus capable de savoir ce qui était dans le roman ou non ou si cette scène apparaissait ou non dans ce dernier. En plus, je ne tourne même pas avec le scénario à la main alors encore moins avec le livre! Tout ce qui est écrit au moment où ça doit être filmé, c’est mon meilleur ennemi parce qu’il faut faire entrer la vie et celle-ci n’est pas dans le scénario. La vie est avec les acteurs qui vont lire un texte écrit que je vais justement demander de ne pas connaître par coeur pour ne pas être dans la reproduction. Je veux plutôt être dans l’instant de vérité. Le texte sert alors de guide, il y a cette situation là à jouer, c’est leur repère, mais ces mots ne sont pas une vérité. Lorsqu’on apprend un texte et qu’on s’y colle, le texte finit par venir avant la nécessité de dire les mots alors que pour moi les mots ne sont que là.


STÉPHANE BRIZÉ

Panorama : Les silences, la mise en scène, il y a entre les deux un certain éloignement entre les personnages, un travail du cadrage qui fait distance.

Brizé : Cela dépend, vous avez vu le film sur un ordinateur [ndr : au moment de cet entrevue, Mademoiselle Chambon n’était pas encore passé en salles au Québec]. Lorsque je fais un film, je le fais en pensant au grand écran. Lorsqu’on voit mon film sur un grand écran, on ne voit pas forcément les choses de la même manière et elles peuvent paraître bien différentes. De la même manière, le gros plan est une conséquence d’un langage télévisuel et ce langage ne fait pas parti de ma culture. Quand je suis sur le plateau - et avant les réalisateurs ne se posaient pas la question - il faut que je pense que mon film peut tout de même passer à la télé. Cela dit, je réalise en pensant au grand écran, car c’est cet écran qui m’émeut. Je peux voir un film sur un ordinateur et l’apprécier, mais le fait d’être au cinéma créé systématiquement quelque chose dans mon cas. De voir ces acteurs avec ces têtes de 8 mètres de haut me bouleverse en quelque sorte. Il ne s’agit donc pas ici de satisfaire à une esthétique de télé.

Panorama : L’esthétique télé c’est une question de vendre les visages avant de vendre l’espace.

Brizé : Justement et autrement c’est souvent plus intéressant de filmer la personne qui écoute que la personne qui parle. La télévision a tellement peur du vide et du silence alors elle va uniquement filmer ce qui est plein et pas ce qui est creux alors que c’est dans les creux que moi j’ai le sentiment que je peux projeter ma propre histoire. C’est là que je souhaite que le spectateur soit acteur de ce qu’il est en train de voir et non pur spectateur. J’ai besoin qu’il investisse sa propre histoire pour faire fonctionner la mienne; je ne cherche qu’à faire des films avec des trous qui, j’espère, seront remplis par les expériences des spectateurs. À l’opposé, les pleins sont simples puisqu’on fait parler, on fait agir et on crée un grondement incessant.

Panorama : Vous dites que la télé a peur du silence, c’est parce que le silence donne le temps de zapper.

Brizé : C’est Godard qui disait qu’on levait les yeux au cinéma et qu’on baissait les yeux lorsqu’on regardait la télévision. Le cinéma, par cette formulation anglaise, c’est « bigger than life » et pourtant je vois plusieurs films à la télé et sur mon ordinateur. Cependant, plusieurs films ont plus de potentiels sur un grand écran ou bien nous font partager une plus forte charge émotive et je crois qu’en quelque sorte mon film se prête à ces conditions. La télé c’est tout petit!

Panorama : Vous êtes bien moins connu au Québec qu’en France, alors faisons un très bref topo de votre carrière jusqu’ici… puisque vous n’en étiez pas du tout à votre première oeuvre non plus et que vous êtes tout d’abord issu du théâtre.

Brizé : En fait, quand je suis arrivé à Paris j’ai commencé à prendre des cours pour être comédien et j’ai assez rapidement compris que ce n’était pas ma place. Ensuite, j’ai eu l’occasion de monter des pièces de théâtre (quatre en tout) et je me suis aperçu dès lors que ce n’était pas mon langage. En plus, la majorité des pièces que j’ai montées étaient des adaptations de films! Ce n’est pas un désir consciemment ancré dans une cinéphilie de jeunesse. Je ne connaissais pas vraiment le cinéma jusqu’à temps que j’arrive à Paris vu que je suis de province. C’est à Paris que, tout à coup, j’ai répondu à cet appel là. Il y a des gens qui ont une illumination, un truc religieux ou je ne sais quoi… Ce n’était pas religieux pour moi, mais j’ai eu le sentiment que je devrais en faire une vocation et puis j’ai commencé à écrire des scénarios et à tenter de me cultiver peu à peu. Vous voyez, ce matin j’ai regardé pour la première fois La Splendeur des Ambersons de Welles et voilà, je n’ai pas perdu ma journée. Hier je réécoutais le Quai des brumes. Chaque jour je rajoute une petite pierre et ce n’est ni boulimique au rythme de quatre films par jour, c’est plutôt à mon rythme, comme au rythme où je fais mes films.

Pendant un certain temps, je me suis longuement demandé pourquoi je fais du cinéma. Je n’avais pas la réponse et le fait de ne pas l’avoir était très encombrant parce que je ne pouvais pas mettre le doigt sur un instant ou un épisode de ma vie qui me dit ou me ferait comprendre ce chemin là. Un jour, très honnêtement, j’ai cessé de me poser la question de mon désir et donc à ce moment là je me suis senti plus léger. Je ne peux pas répondre à ma propre question, je ne sais pas répondre. J’ai senti - et c’est toujours comme ça que je fonctionne - qu’au fond de moi il y avait quelque chose qui voulait s’exprimer dans cet espace là, ce quelque chose était très confus au départ et c’est peut-être affiné avec les années. En même temps, tout ça n’avait rien à voir avec mes études ou mon milieu de vie. Je suis diplômé d’électronique et même si j’étais un bon élève, je m’ennuyais et j’arrivais, par les contraintes sociales (mes parents et amis), à être un assez bon élève, mais à un moment, lorsqu’on entre sur le marché du travail, on souhaite être en mesure de ne pas avoir peur de se poser la question : « qu’est-ce que j’aurai laissé lorsque je partirai? ». Est-ce qu’à ce moment je serais contraint à me demander si je partirais ou non avec des regrets et je n’avais surtout pas envi de ça. J’ai senti que le fait de raconter des histoires et de parler de moi, mais qui dit parler de « soi » c’est aussi parler de « nous ».

Enfin, les années passent et plus elles passent et plus je me trouve de meilleures raisons pour lesquelles je fais ce métier.