01.28.2009 - Capsule
UN CHAT UN CHAT de Sophie Fillières (2009)
Par Mathieu Li-Goyette

Écrit et réalisé par Sophie Fillières qui, mine de rien, trace son petit bout de chemin dans le cinéma français depuis bientôt 20 ans, Un chat un chat est une oeuvre d’une légèreté et d’une précision surprenante. Chargé par une écriture à brûle pour point, le film mettant en vedette Chiara Mastroianni dans une très belle performance relève de la comédie douce qui, en plus d’une bonne habileté à faire ressortir des idylles de Célimène (autrement appelée Nathalie lorsque son coeur d’écrivaine tourmentée le lui dit), se penche de façon assez réussie sur le syndrome de la page blanche. Replacé au coeur de la vie de cette écrivaine mono-parentale qui recevra par deux fois un petit chat en cadeau par son ex-amant, le récit de Fillières se dédouble avec en tranches la descente aux enfers et la remontée de Célimène dans une tangente rodée à la scène près. Personnalité dédoublée, scénario replié sur sa propre structure, discours (dissonant) sur la création qui vient rendre schizophrène l’entourage entier de Célimène, Un chat un chat est un doublon du juste entre-deux.

Alors que l’artiste semble poursuivie par Anaïs, une jeune étudiante au passé et aux activités troubles ne trouvant d’autre espoir que d’être le sujet du prochain livre de son idole, le dernier acte verra la renaissance de l’auteure dans l’écriture du présent et la mise en abyme de celui-ci en rapport aux pages de son livre : la réalité s’accordera enfin à son écriture, car elle aura enfin compris son pouvoir de volonté lui permettant de façonner « son » monde qui l’avait auparavant toujours manipulé (somnambulisme chronique, phantasmes désillusionnant). Maître de son destin, c’est enfin dans la vie qu’elle trouvera la page de son propre récit (à travers une pincée assez lourde de culture populaire repiquée dans le manga Naruto). Bien mené, juste dans une bonne majorité, Un chat un chat est une très sympathique surprise sans prétention de pathos, ni à l’égo trop pesé ou à l’exécution moralisatrice. Bien que la mise en abyme du dernier acte puisse sonner faux à l’accord instauré rapidement par Fillières avec nous qu’il ne sera pas ici question de prétention discursive ou de réflexion sur l’art – si c’est le cas, la réalisatrice ne fait que frôler les exigences de son ambition. Il faudra constater l’effort considérable à s’effacer pour laisser le champ libre au talent de Mastroianni, pour ne pas tomber dans le maniérisme français auteurisant, pour laisser se déployer la vertu de l’écriture et du métier divulgué ici dans un réalisme touchant d’honnêteté.

11.16.2009 - Capsule
LE CONCERT de Radu Mihaileanu (2009)
Par Mathieu Li-Goyette

Fort du succès commercial de Vas, vis et deviens, Radu Mihaileanu signe avec Le Concert son film le plus techniquement ambitieux et certainement l'un des objets les plus beaux et inclassables du cinéma mondial. Pourtant simplet, baigné dans une certaine naïveté amenant le cinéaste à nous servir un humour noir trahissant ses origines judéo-roumaines, il est ici question d'une troupe de musiciens russes retraités désirant se faire passer pour l'orchestre national de Russie. Invités à Paris, il joueront du Tchaïkovski, recruteront la violoniste la plus prestigieuse de France (Mélanie Laurent) et se perdront à Paris, formant une vague de bonhommie qui se confrontera à une trop parfaite bourgeoisie française soudainement traînée dans la boue par ces rudes hommes bourrus à l'accent bien prononcé. Calculé, énergique et se dotant des belles qualités des cinémas de l'Est, Mihaileanu réitère son habileté à jouer de son statut pas tout à fait roumain, pas tout à fait français, pas tout à fait juif; c'est au carrefour de ces extrêmes que l'on retrouvera cette qualité de la diaspora qui anime une vision d'influence kafkaïenne. D'un Paris et d'un Moscou bercé dans une ingéniosité du dialogue et des élans anecdotiques rappelant Forman sur le fond politique qui, jamais prononcé, demeure pourtant le principal argumentaire du cinéaste, Le Concert s'aligne au reste de l'oeuvre du réalisateur comme un film dont la facilité rebutera les plus exigeants, mais aussi dont l'acuité et le potentiel comique complètement abusé permettront la cohésion d'une structure narrative jonglant de plusieurs styles (comédie, complot, concert). En se prêtant au jeu des contraintes de la production à gros budget, Mihaileanu gagne le pari et parvient à conserver la voix qui le rend encore pertinent, à faire ressortir du trop classique (après tout, c'est l'histoire d'un concert et de ses musiciens biens âgés et moribonds) une brillante satire ramenant les dommages collatéraux causés par l'ex-URSS sous la forme d'une belle et grande boutade.

01.28.2010 - Capsule
LE DERNIER POUR LA ROUTE de Philippe Godeau (2009)
Par Mathieu Li-Goyette

Premier long-métrage du producteur français Philippe Godeau (qui a produit, entre autres, Largo Winch), Le dernier pour la route dissimule sous bien des épaisseurs de bonnes intentions l’objectif salutaire d’être le pamphlet d’une consommation d’alcool avertie. On y relate les mésaventures d’Hervé Chabalier (personnage autobiographique du même Hervé Chabalier, auteur du roman homonyme ici interprété par un sensible François Cluzet) dans une maison de retraite en France. Entouré d’alcooliques se retrouvant le matin venu pour discuter de leurs douloureux souvenirs plongés dans le houblon, Hervé se mêlera difficilement au groupe, convaincu que ce n’est pas pour lui, qu’il peut s’en sortir et qu’une fois loin de cet asile de fous, il retrouvera ses moyens et que sa famille l’accueillera. Le fait est que cette dernière l’a renié, son fils ne lui a pas adressé la parole depuis un an alors qu’une jeune femme aux penchants nymphomanes (Mélanie Thierry, hystérique nouvelle venue repêchée après le succès de Largo Winch où elle incarnait la femme fatale) s’amène dans le décor et fera sombrer l’homme troublé dans les plus mélodramatiques inepties. Car oui, Le dernier pour la route s’en tire bien, s’avère justement réalisé et s’accapare de fortes interprétations, mais jamais très loin de notre regard s’éloignera cette illusion momentanée d’être témoin d’un bien classique drame de chambre aux attirails de narcotiques et de crises de nerfs tapageuses.

Sans nécessairement vouloir imposer un destin à ses personnages, ceux de Godeau s’avèrent trop près du banal, liés à des enjeux dont le drame n’emporte que peu le spectateur avec lui (et pour un projet à la prétention discursive, oublier d’impliquer son spectateur c’est peut-être s’écarter un peu trop de son projet de cinéma) au point où il ne demeure qu’une seule échappatoire : s’identifier à l’un des différents patients (tous, ceci dit, bien élaborés). Si l’exercice échoue de notre côté, il ne restera que le scénariste du film à blâmer. À trop jouer dans le « fait vécu », c’est dans l’esthétique et la dramatisation que l’on perd un peu tout de ce qui fait foi du cinéma et qui prouve avec justesse qu’il y a encore bien des projets à ériger autour de la grande question du « réalisme ». Il faudrait être d’avis de dire que celle du fait divers (donc du récit ici recraché sur papier par l’auteur/témoin des durs événements), n’est probablement pas la meilleure avenue. Bien que la plus simple et la plus industrielle, Godeau et Chabalier gâchent un sujet pointu dans un manque de personnalité et d’appropriation. Rarement aurions-nous espéré un film autobiographique aussi peu empreint de la personnalité de son auteur.

11.16.2009 - Capsule
FRANÇAISE de Souad El-Bouhati (2008)
Par Mathieu Li-Goyette

« Je suis Française, je suis née en France et je mourrai en France ». Marocaine d'origine ayant passé la petite école dans l'Hexagone, Sofia s'ennuie d'un pays dont elle se rappelle à peine. De retour au Maroc, elle n'y trouve qu'un peu plus de ce qu'elle détestait chez ses parents, particulièrement chez son père qui ne se justifie jamais, qui agit en tant que grande figure maligne surchargée par un passé qu'on ne décortiquera jamais. Ce premier film, Française, de Souad El-Bouhati a, certes, l'intérêt d'être visuellement novateur, de présenter un écart entre le Maroc et la France de belle façon et de mettre en scène de façon invisible, quoique adroite, des conflits familiaux chargés par un poids trop incertain: celui des ancêtres, celui des cultures, celui de l'altérité et du racisme français probable qui pourrait contrevenir au développement des enfants. Lorsque la mère avoue finalement qu'elle ne sait pas pourquoi ils ont quitté la France et qu'elle ne sait pas encore si c'était la meilleure décision, nous sommes également en droit de retourner la question au cinéaste qui, 1h15 durant nous a vendu la mèche d'un Maroc charmant, mais détesté, puis d'une France lointaine et aimée. Baignant dans de doux sentiments d'amertume, il paraît au final insuffisant d'y voir le développement complet d'une réflexion aux allures post-coloniales ou plus simplement d'une quête de retour à l'enfance. Mené de jeu par la belle Hafsia Herzi que l'on se plaît à retrouver dans la peau de systématiquement toutes les jeunes-filles-d'origines-arabes-parlant-français depuis la révélation de La Graine et le mulet de Kechiche, l'ensemble des interprètes s'avère de faible niveau et, comble du drame qui n'agrippera jamais le coeur du spectateur, échoue à émouvoir, réussit au moins à livrer un film aux frontières de l'oubliable.

11.16.2009 - Capsule
LES INSÉPARABLES de Christine Dory (2008)
Par Mathieu Li-Goyette

Il y a lui, Guillaume Depardieu, malheureusement décédé il y a de ça un an et dont l’importance dans le récent cinéma français confirmait sa légitime réputation. Dans le film de Dory, terminé l’homme fort, c’est l’homme brisé par la codéine, anéantit sous le prétexte d’un art qui l’oblige à se doper pour poursuivre ses milles et uns rêves. Poussé par elle, inséparable (et c’est le titre à double sens de ce mélodrame grossièrement larmoyant), Boris de son prénom s’enterre sous le misérabilisme du bohème incompris, du m’as-tu vu capable d’enligner de longues phrases aux accents de prose soulée dans la prétention. Livrées avec la force que l’on reconnaît à l’acteur, il faut remonter le filon de la bêtise jusqu’à Christine Dory qui, avec ce dernier film, ne fait rien pour se dégager des sentiers trop battus de l’auteurisme français. Les plans statiques (surtout lancinants), la petite musique de chambre bien mignonne (rien de plus générique), les envolées lyriques des dialogues prémâchés sous trop de cette littérature de roman de gare romantique (d’ailleurs, Boris lit Casanova avant d’aller au lit ou pour s’inspirer et dessiner le corps nue de sa femme).

Il y a aussi elle, la magnifique Marie Vialle, qui livre une interprétation surprenante en incarnant cette Sandra, assistante sociale charmée par les premières avances du pauvre Boris. Contrainte à se soumettre aux caprices de l’artiste, à supporter ses folies et ses excès, elle se fait virer, est amenée dans cette même impasse qu’elle alimente par la passion d’une relation amoureuse qui vise, au 21e siècle, à recréer dans ce monde signé Dory le tandem très « baudelairien » du poète maudit et de sa muse déchue. Nourri par des moyen financiers on ne peut plus incongrus, une dynamique amoureuse déficiente et prévisible, le couple fait office de produit de cinéma d’un nombrilisme de premier ordre devant lequel se retrouvera le spectateur courageux. Si le coeur lui en dit, ce dernier pourra saisir les petits sens du film où ces notions d’inséparables viennent agrémenter le propos final de la cinéaste : l’attachement fait office d’ancre. Ancre parce qu’elle fait stagner, ancre surtout parce qu’elle fait caller, il n’y a là qu’une finale moralisatrice à retenir de tout ça. Prévenus, c’est au moins ce que nous en avons finalement retenu.

11.16.2009 - Capsule
MADEMOISELLE CHAMBON de Stéphane Brizé (2009)
Par Mathieu Li-Goyette

Roman populaire des années 90, le Mademoiselle Chambon de Eric Holder était un court (même très court du haut de ses quelques 120 pages) récit qui visait, dans son style épuré et se refusant une chronologie classique, faire l'état d'une idylle de printemps entre une institutrice et le père d'un élève bien tranquille. 15 ans plus tard, Stéphane Brizé, reprend le roman, le « linéarise » au profit d'une histoire sensible et compréhensible jusqu'au point de saturation qu'est celui de la simplicité. Transformant l'épure en silence, il n'y est ici plus tant question de génuflexions de la narration que d'un curieux désir d'auteur à laisser une multitude de brèches dans un récit qui se rend banal par son mauvais jeu de révélations. Un premier plan, où les futurs amants se voient pour la première fois, trahis l'intrigue, suggère une tension sexuelle d'un duo qui ne s'est pas encore parlé. Le tout en vertu d'une croyance au coup de foudre et aux élans romantiques qui, la bonne tenue l'exige, ne peut que se terminer dans une séparation des amants; nuit de noces incluse. Le fait étant qu'au final, aucun d'eux ne semble être complet, elle faisant le sacrifice pour ne pas briser une famille, l'autre pour être auprès d'un enfant encore embryon dans le ventre d'une femme qui - miracle des miracles - ne se doute de rien. Poli, trop poli, le film de Brizé se prête les atours du film d'« auteur » pour raconter un histoire d'auteur: un récit qui se retourne sur lui-même (même si lorsqu'on le décortique il s'avère bien peu original dans son agencement narratif) et fait état de l'incommunicabilité et des sentiments refoulés. Le tout présenté par une mise en scène, certes, maîtrisée, mais tombant dans les pièges des facilités mélancoliques (élans musicaux impromptus, cadrages révélant une peur des visages et de leurs traits), Mademoiselle Chambon communique un peu trop simplement l'état d'apesanteur du roman de Holder pour qu'on y voit le retour en force d'un auteur qui n'en est pourtant pas à ses premières armes.

01.28.2010 - Capsule
SOIS SAGE de Juliette Garcias (2009)
Par Mathieu Li-Goyette

Une crème glacée pas encore glacée, plus tard un pain fait maison que l’on ne mange jamais, des corps nus dans un étang à qui l’on dit de se couvrir. C’est cet entourage d’Ève la boulangère qui repasse les traits de sa toute parfaite innocence ; le monde observé par les yeux du personnage de ce premier long-métrage de Juliette Garcias fait office de pureté, de matière brute que l’on n’a pas encore consumée. Errant dans un monde conventionnel, elle est ce fameux personnage regardant un réel qu’elle n’assimile pas, qu’elle réfléchit de manière tordue depuis qu’un jour, son père l’a toucha de trop près et que, comble que le drame aux penchants (un peu simplement) oedipien suggère, la jeune femme recherche son père à travers la campagne française pour renouer avec cette relation amoureuse. Sorte de martyr d’un traumatisme d’attouchements prépubères, Ève ne crie pas, ne pleure pas, ne fait qu’être la boulangère d’une famille qu’elle décomposera par sa présence et sa quête de l’ignoble union avec le paternel. On aimerait penser au Théorème de Pasolini, mais l’on ne suggère que trop peu dans cette fresque miniaturisée. Son entourage s’en doutera bien un peu, et c’est enfin la collectivité qui s’écartera (et c’est bien là l’exemple d’une piste intéressante complètement écartée au profil de nombreuses scènes aux prétentions auteuristes). Parce que trop peu complexe, trop réducteur et ne faisant pas confiance aux premières impulsions de sa mise en scène, Sois sage demeure mélancoliquement trop sage, à la recherche d’une reconnaissance que l’on ne pourrait y décerner sans la malhonnêteté d’être les louangeurs d’un film qui ne dégage que peu d’inspiration et bien des silences pour… raconter l’histoire des origines comme on l’a trop souvent vu de façon si banale. Une malheureuse impression de « m’as-tu vu? » s’y prête lentement, mais sûrement. En fait, si le travail des comédiens Anaïs Demoustier (Ève la fille) et Bruno Todeschini (Jean le père : personnage brillant, mais plus objet qu’antagoniste souhaité) s’apprécie à sa juste valeur, c’est la mise en creux de toute l’autodestruction de cette classe communautaire et rurale qui fait défaut à un beau lopin de terre que Garcias ne retournerait finalement pas assez pour en extraire les plus vicieuses racines et y établir les germes de sa vision.

01.28.2010 - Capsule
STELLA de Sylvie Verheyde (2008)
Par Clara Ortiz Marier

Paris, 1977, Stella Vlaminck a onze ans. Nouvelle élève au lycée Jean-de-la-Fontaine, la jeune fille réalise dès son premier jour d’école qu’elle détonne étrangement parmis les autres enfants et qu’elle est la seule à être venue du fin fond du 13e arrondissement. Ce lycée est une chance lui répète-t-on, mais Stella n’est pas comme ces enfants qui ont grandi dans la ouate, avec leurs beaux habits et leur bonne éducation. Loin d’être une élève modèle et trop souvent laissée à elle même par sa mère tenancière de bistro et son père aux tendances alcooliques, la jeune fille parvient difficilement à s’adapter à sa nouvelle école. Sérieuse, ne connaissant personne, elle reste à l’écart avec ses craintes et son amertume. Puis, contre toute espérance, Stella se fait une nouvelle amie. Gladys, avec ses bons résultats scolaires et ses parents intellos, semble venir d’un tout autre monde. Stella de son côté ne connaît rien à Balzac ou Cocteau, ce qu’elle connaît le mieux c’est l’univers du bistro, sa maison, avec les habitués aux dettes impayées, les jeux de cartes, les ivrognes bagarreurs, les cris et les rires qui au milieu de la nuit, l’empêchent de dormir. Dans une narration troublante par son honnêteté, Stella nous fait part de son quotidien et de ses inquiétudes. Ce film autobiographique signé Sylvie Verheyde nous ouvre une fenêtre sur le quotidien d’une enfant et nous la présente, avec une sobriété et une sensibilité désarmante, alors qu’elle tente de trouver sa place parmis les siens. Suivra-t-elle le chemin suivi par sa mère, sans éducation et coincée dans ce petit bistro? Ou saura-t-elle saisir les opportunités qui s’offrent à elle.