DOSSIER : LES DIASPORAS INTIMES DE KEITH LOCK
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Les diasporas intimes de Keith Lock

 

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RELIQUES D'AMOUR ET DE GUERRE

Il y a deux ans Mike Hoolboom nous partage l’histoire de Keith Lock dans un entretien enfin publié ici. On y découvrait le parcours rocambolesque du premier Sino-Canadien à avoir réalisé un film au Canada, fils d’un commando de la Seconde Guerre, assistant de Michael Snow, de Claude Jutra, réalisateur de films expérimentaux, de fictions, de documentaires et même de films d’animation… Néanmoins, quiconque d’interrogé au sujet de Keith Lock au Québec n’en avait jamais entendu parler. Son cinéma tient pourtant dans une vingtaine de films à l’idée claire, aux styles hétérogènes mais toujours agiles, car constamment pris à interroger leur propre fabrication. Fasciné par le cinéma de l’ONF, lecteur de Marshall McLuhan, celui qui a grandi dans le Chinatown historique de Toronto braque rapidement sa caméra sur les hippies avant de s’intéresser à la représentation de sa communauté en tant qu’immigrant de 3e génération. Quand sa grand-mère débarque à Toronto en 1909, les femmes chinoises y sont si rares que le Toronto Star titre « Chinese Woman comes to Toronto ».

Cela place Lock dans une position privilégiée pour témoigner des épreuves qu’a traversées la diaspora chinoise au Canada depuis son arrivée au pays à la fin du XIXe siècle, en même temps qu’il se tient au diapason des utopies des années 1970, baigné dans le coopératif, le retour à la terre, les quêtes ontologiques. Sans surprise, son cinéma « vient du cœur », nous dira-t-il quand on le rencontrera chez lui, à East York, en 2026. Des courts, des moyens, des longs, dans tous les genres et les styles qui peuvent bien se pratiquer d’un océan à l’autre, le cinéma de Lock recèle de ces vibrations qui lui sont propres et qui se résument dans un premier temps par une quête mythologique, où il théorise la narration de multiples gestes qu’il magnifie dans Flights of Frenzy (1969), Touched (1970), Arnold (1971), Work Bike and Eat (1972), puis enfin dans Everything Everywhere Again Alive (1975), son chef-d’œuvre sur la vie rupestre à Buck Lake. Dans un second temps, après un retour aux études à la maîtrise en cinéma et un passage sur les plateaux du cinéma d’exploitation de tax shelter, Lock parvient à affiner une voix communautaire, habitée par la volonté de communiquer de la décence et de la complexité culturelle, à observer les vagues successives d’immigrations chinoises et leurs différences intrinsèques. C’est ce qu’il démontre dans Chinatown (1984), A Brighter Moon (1986), Tough Bananas (1997). En quelque sorte, son conte fantastique, le rarement vu The Ache (2009), est un croisement de ces deux tendances.

La quête mythologique devient personnelle, intime, et s’enracine dans une histoire minoritaire qui a longtemps été écartée par le fédéral, d’abord à partir de l’Acte de l’immigration chinoise et de l’Acte du cens électoral de 1885. À cette époque, le gouvernement de John A. Macdonald retire le droit de vote aux personnes d’origine chinoise, les excluant de la vie démocratique par crainte que leur nombre — important à la suite de la construction du chemin de fer entre 1881 et 1885 — ne leur procure un quelconque poids politique. De 1923 à 1947, la loi sur l’exclusion des Chinois interdit pendant 24 ans pratiquement toute forme d’immigration chinoise. La séparation des familles, l’isolement des communautés situées ici, va contribuer à l’émergence de phénomènes « typiques » au contexte canadien, comme la précarité des célibataires mariés, dont la famille est demeurée en Chine et qui vivent seuls au Canada. C’est dans ce paysage communautaire que grandit Keith Lock et c’est à lui qu’il dédiera un cinéma qui deviendra finalement enquête culturelle et familiale, creusant ses propres racines en même temps que celles du racisme antiasiatique, faisant l’histoire d’une intégration qui est bien loin des récits qu’un cinéma canadien formaté, plus conventionnel, vient habituellement tirer de ces expériences sensibles.

Dans un article rédigé en binôme, Stephen Broomer, l’historien et critique derrière le label Black Zero, ainsi que le cinéaste expérimental et essayiste Clint Enns, rédigent un manuel d’instruction pour interagir avec les glyphes, les points et les coins qui recouvrent les images de Everything Everywhere Again Alive. Wen Kong, cinéaste et chercheuse, livre un essai sur la figure omniprésente du père chez Keith Lock, d’abord acteur dans les premières fictions, puis sujet dans les films ultérieurs, jusqu’à Relics of Love and War (2023). L’artiste Sino-Torontoise brenda joy lem partage avec nous le souvenir de sa rencontre avec Keith Lock dans les années 1980, ainsi que leur travail commun amorcé durant la COVID autour du Collectif Long Time No See, une réponse artistique imaginée pour réunir une communauté de plus en plus décentralisée. L’autrice et cinéaste Dédé Chen écrit quant à elle à partir de Flights of Frenzy sur la tension culturelle entre l’identitaire et le formel. Nous livrons aussi en deux parties un entretien-fleuve avec Keith Lock, en plus d’inclure un article oral de Mike Hoolboom sur la réception de Relics of Love and War lors d’une soirée de cinéclub à Toronto.Enfin, un cahier critique signé par la rédaction de la revue propose une approche frontalement cinéphile, pour faire entrer justement le cinéma de Keith Lock dans un canon canadien-anglais qui s’avère encore largement inexploré par la critique québécoise.

En cela, c’est d’être à la hauteur de son cinéma que d’aller vers son humanisme revendicateur avec la même ouverture qui caractérise sa mise en scène. Sa trajectoire est exemplaire de créativité et en fait l’un des cinéastes les plus méconnus de l’histoire du cinéma canadien. Ce dossier et la rétrospective qui l’accompagne à la Cinémathèque québécoise, à la Fondation JIA et à La Métropolitaine se veulent une manière de souligner son œuvre, de la faire entrer de l’autre côté de la frontière. Geste après geste, tous venus du cœur, les quatre coins d’un espace de liberté se profilent.

 

Audrey Jiang et Mathieu Li-Goyette
Directeur·ice·s du dossier

 

 

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Audrey Jiang est commissaire indépendante et artiste culinaire. Elle fait partie du Miao Collective, un collectif transfrontalier de projection de films axé sur les documentaires asiatiques et organisant des rassemblements de films de la diaspora aux Pays-Bas, en Chine et au Canada. Lors des projections du collectif, on peut toujours voir des traces de nourriture, tantôt un bol de soupe chaude, tantôt des aubergines aigre-douces. Elle a également travaillé avec le quartier chinois de Montréal sur la narration de son histoire (storytelling) et l'aménagement de lieux (placemaking).

 

 Illustration: Bryan Beyung

 


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Article publié le 25 mai 2026.
 

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