LE TRIOMPHE DE LA DÉSUÉTUDE ASSUMÉE
Événement One Take Super 8, à La Brique: 21 Nov.
2009
Lundi 14 Décembre 2009
Par Alexandre Fontaine Rousseau
Il est 20h45 et la file d'attente pour se glisser in extremis dans
La Brique fait toujours deux étages de haut et de long. Entassés
dans les escaliers, les gens espèrent encore pouvoir prendre
place dans le loft plus habitué aux truchements du free-jazz
qu'au doux ronronnement d'un projecteur 8mm. Le cinéma, confortablement
installé dans sa routine, n'avait pas provoqué en moi
cette enthousiaste frénésie digne d'un concert rock depuis…
oh, ce dût être dans une autre vie un 28 décembre
1895 au Grand Café de Paris, alors que la technique cinématographique
elle-même tenait encore de la sorcellerie. Et encore! L'atmosphère
devait être bien triste malgré le miracle, dans cette salle
bourrée d'industriels à la mine patibulaire peu convaincus
par la pertinence du curieux spectacle s'animant devant eux. L'ambiance
était d'autant plus punk que la simplicité volontaire
était à l'honneur: tous les films projetés à
l'occasion du One Take Super 8 étaient montés
au tournage et filmés en format Super 8. Simple, dites-vous?
Le cinéma, ce soir, remontait jusqu'à ses origines dans
l'espoir de renouer avec cette âme qui lui fait si souvent défaut.
Fondé en 2004, le collectif montréalais Double Negative
n'hésite pas dans son manifeste (disponible
ici) à comparer le cinéma contemporain au pharmacien
satisfaisant la prescription anesthésiante de son patient-spectateur:
l'établissement systématisé d'un cinéma-placebo
comme remède à la pandémie de révolte et
d'énergie vitale qui secoue encore une certaine proportion des
citoyens involontaires de cet ordre social qui préfère
la propreté stérile du commerce culturel aux éclaboussements
imprévisibles d'une véritable culture. L'événement
d'hier soir échappait complètement à cette logique
de consommation de l'image. C'était une manifestation d'un genre
entièrement différent, par laquelle le cinéma échappait
non seulement à son format traditionnel, mais à ses lieux
de diffusion habituels; et il faut bien avouer qu'il avait grand besoin
de cette bouffée d'air frais, de cet échange direct avec
la population indigène, de ce contact survolté avec le
réel. Que les films aient ou non été à la
hauteur de l'événement, voilà qui n'est au fond
qu'une préoccupation secondaire dans l'ordre des choses: la foule
entassée sans dessus dessous dans l'espace conférait au
One Take Super 8 son cachet dans la même mesure que les
images primitives projetées à l'écran.
En ce sens, la soirée fût d'emblée un total succès:
le cinéma avait rassemblé les gens au lieu de les isoler,
et à l'aliénation intellectuelle et sociale s'était
substituée l'illumination collective. Les images abstraites étaient
chargées d'une dimension magique et les scènes captées
à même la réalité d'une familiarité
instantanée. La caméra redevenue oeil qui découvre,
outil d'appréhension du monde, n'était plus une simple
commodité - elle était le protagoniste, au même
titre que les sujets filmés, d'une célébration
positive de son potentiel infini. Les plans, bons ou mauvais, étaient
toujours noblement subjectifs: une série de visions hallucinées
de la réalité, chimère dont la matière pellicule
tentait de retenir le rayonnement fugitif pour la postérité.
Les fragments rassemblés proposaient un cinéma alchimique,
confiant de la valeur de sa propre incertitude: images-hypothèses,
images-extrapolations, images-mémoire. Il importait peu, au fond,
de voir si les films étaient ou non « réussis »;
seule comptait l'intention, d'utiliser le cinéma pour réclamer
une part cadrée du réel. Loin de l'académisme stagnant,
des prétentions de l'art pour l'art, ce cinéma amateur
semblait motivé par l'amour du geste lui-même de filmer.
Cinéma-décalage, affirmation d'un anachronisme qui aura
permis aux créateurs et à leur public de vivre férocement
le présent ne serait-ce qu'un instant. L'institution cinématographique,
d'une certaine manière, a donné aux « professionnels
» le monopole des images diffusées; avec pour conséquence
directe la triste homogénéisation des images créées.
Si la technologie permet que le cinéma « évolue
» vers de nouveaux horizons numériques, les carcasses d'une
mécanique aujourd'hui désuète semblent prêtes
à abriter une nouvelle génération de créateurs
idéalistes. Ces caméras d'une autre époque et ces
vieux projecteurs traînent dans le dépotoir du progrès,
prêts à être récupérés par une
marginalité, certes, mais une marginalité ouverte, communautaire.
Aux antipodes de ce clivage infranchissable séparant les créateurs
du public dans le modèle industriel, cet univers inclusif les
rassemble en produisant des événements uniques plutôt
qu'un spectacle continu. Un autre moyen qu'a le cinéma de servir
la vie, et non l'inverse; de s'intégrer à la jungle au
lieu de chercher à la dompter.
Parataxis, la prochaine projection organisée par Double
Negative, aura lieu jeudi le 17 décembre à 21h30
au Cinéma Parallèle. Douze courts-métrages
expérimentaux réalisés par des cinéastes
montréalais ont été rassemblés pour l'occasion.