
11.23.2009 - Capsule
ORGASM
INC. de Liz Canner (2009)
Par Jasmine Pisapia
Auteure
de nombreux documentaires traitant d’enjeux critiques sur les
droits de l’homme, Liz Canner nous explique, avant la projection
de son film Orgasm Inc. avoir voulu au départ aborder
un sujet plus « léger » : l’orgasme féminin.
Ce qui devait être à la base un exercice égayant
s’est vite avéré prendre une tournure plus grave.
C’est lorsqu’elle se fait approcher par un institut de recherche
pharmaceutique nommé Vivus pour produire des vidéos érotiques
‘pour femmes’ que Canner découvre le ‘FDS’,
soit ‘: Female Sexual Dysfunction’- un handicap
qui toucherait, paraît-il, plus de 43% des femmes. L’engouement
qu’avait suscité le Viagra, dont pourtant les résultats
se mesurent de façon empirique, poussa les compagnies pharmaceutiques
et les boîtes de marketing à se lancer à la quête
de l'équivalent pour femmes. Un geste qui pouvait d'emblée
sembler comme un apparent effort d’égalité des sexes
: si l’homme a droit à sa béquille du sexe, pourquoi
la femme, si souvent insatisfaite dans l’imaginaire collectif,
n’aurait-elle pas droit à sa pilule elle aussi? Une série
de docteurs, sexologues, psychologues, spécialistes de toutes
sortes - sans oublier Oprah - se penchent sur la question. Le caractère
intangible du désir féminin devient le territoire idéal
pour les rhéteurs et l'univers fertile pour la créativité
des vendeurs.
Canner investigue sur tous les fronts : les compagnies pharmaceutiques
qui mettent au point des crèmes, pilules et dispositifs variés,
les firmes offrant des services de 'designs vaginaux' pour optimiser
les chances d’accéder au plaisir, les femmes souffrant
du fameux FDS et testant les produits les plus douteux, les groupes
militant contre l’idée même du FDS. Avec une riche
série d’angles, le film expose l’habileté
des maîtres du langage de nos sociétés à
transformer grâce aux mots l’individu sain en patient. Il
étiole nos certitudes sur l’idée de maladie en démontrant
sa nature arbitraire et consensuelle. Plus encore, il lève le
voile sur une réalité éminente : la confusion et
l’ignorance en matière de sexualité féminine,
et ce, par les femmes elles-mêmes. Les comportements féminins
ont toujours eu des diagnostics institutionnels précis et délirants:
de l’hystérique du début du siècle à
la femme vicieuse du bordel des années 30, nombreuses étaient
les théories de ‘spécialistes’ en la matière,
qui venaient rassurer tout le monde en créant un univers statique
et ordonné ou le sexe était bien maîtrisé
dans un enclos à part. La femme qui manifestait une sexualité
‘déviante’ était placée à l’asile
ou cloîtrée dans le bordel pour la sécurité
morale publique...
Tout en traitant le sujet avec ludisme, humour et lucidité, Canner
nous offre aussi les images déchirantes de ces femmes de 2009
insécurisées qui risquent littéralement leur vie
afin de devenir de meilleures amantes, afin d’être sexuellement
dans les normes, afin de se ‘guérir’. Voir encore
une fois le désir féminin institutionnalisé par
des spécialistes en majorité masculins, voir le corps
féminin soumis à des technologies louches et arbitraires
pour accéder à la correction de son sexe: de quoi vous
donner froid dans le dos. Malgré une approche par moments trop
explicitement pédagogique et certaines figures de styles étranges,
le propos de Liz Canner est hautement pertinent et, s’il ne nous
a pas délassé avec un sujet « léger »,
c’est parce qu’on ne peut pas encore se le permettre.

11.23.2009 - Capsule
RISE
UP de Luciano Blotta (2009)
Par Alexandre Fontaine Rousseau
À
en croire l'image qu'en propose Rise Up, la Jamaïque entière
vibre constamment au rythme du reggae. Le constat s’avère
dans un premier temps excitant, la caméra enthousiaste du réalisateur
Luciano Blotta sillonnant les rues de Kingston en captant avec une voracité
contagieuse chaque manifestation musicale spontanée se trouvant
sur son chemin. Mais, bien vite, son documentaire s’empêtre
dans une écriture simplifiant à outrance le réel
- écriture dont, de surcroît, la principale stratégie
narrative est de réduire ses protagonistes à une série
d’archétypes assez grossiers. Il y a d’un côté
Turbulence, jeune chanteur du ghetto qui triomphera malgré ses
origines modestes et deviendra vedette à l’échelle
internationale, et à l’autre extrémité du
spectre Ice Anastacia, arrogant prétendant issu d’un milieu
aisé dont le talent réel n’est aucunement à
la hauteur de la bravade. Glorifiant sans recul critique le premier,
s’acharnant sur le sort (bien mérité) du second
avec une insistance qui devient vite lassante, le cinéaste est
si occupé à inculquer les sacro-saintes notions d’authenticité
et d’intégrité au spectateur qu’il en oublie
de produire un objet cinématographique véridique. Son
film, en effet, esthétise la pauvreté en la dynamisant
à outrance tandis que son discours manichéen sur la corrélation
entre origines sociales et mérite artistique se fonde somme toute
sur des exemples limités, la crédibilité de cette
thèse apparaissant plutôt étriquée suite
à une argumentation si peu substantielle. Exploitant grâce
à la figure tragique de Kemoy la fibre sentimentale du spectateur,
Luciano Blotta signe avec Rise Up un documentaire très
fabriqué qui carbure aux drames humains, aux mythes et aux préjugés
- où tout semble calculé et au sein duquel on recherche
généralement en vain les traces de cette vie qui anime
la musique de cette petite île pourtant fascinante.