11.16.2009 - Ouverture
RIDM 2009
Par Mathieu Li-Goyette

Nous l’oublions souvent. Il y a cependant dans le documentaire un effet de nécessité qui confirme facilement sa légitimité. Dans un monde où la critique qualitative règne, il est de plus en plus difficile d’apporter jugement au documentaire et voilà pourquoi semble-t-on en parler aussi rarement (ici, dans les médias, partout). Parce qu’il ne s’évalue pas selon les mêmes critères que la fiction ou même le cinéma expérimental ou celui d’animation. Retraçons la piste différemment : il y a pas de mauvais sujet en documentaire. Plutôt une constante tension entre morale, mémoire et technique, il est humanisant plutôt qu’humaniste, dramatisant plutôt que dramatique et vise, au final, à donner des nouvelles du monde. Bien qu’on se le répète souvent, c’est ici que Montréal entre en jeu. Berceau du cinéma direct, la métropole québécoise fait office régulièrement de sacrosaint territoire du nouveau documentaire qui, depuis le tournant des années 60 et principalement l’éclosion d’un certain anthropologisme au cinéma (auparavant Flaherty, plus concrètement Rouch, ensuite Perrault et Brault) a passé le flambeau à d'autres « puissances » du documentaire mondial (je pense particulièrement à la Chine).

Ces 12e Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal arrivent donc à brûle pour point en une fin de décennie ou ce « nouveau » documentaire a bien changé, où le sensationnalisme d’un certain Michael Moore aura éclipsé les chef-d’oeuvres de Wang Bing, où le cinéma de fiction québécois s’est popularisé (tant mieux pour lui… quoique…) pendant que Sur le Yangtze du Sino-Canadien Yung Chang recevait trop peu d’attention. Cette année, avec quatre sections (Caméra au poing : des documentaires engagés; Caméra stylo : des segments de réel captés sous forme de films intimes; ÉcoCaméra : des documentaires portant sur les enjeux de l’environnement; enfin Rubans Canards : les oeuvres les plus disjonctées et celles qui ont le plus retenu la curiosité des programmateurs), ces RIDM devraient être les plus chargées de leur jeune histoire. Donc quatre sections, mais aussi 103 films en plus d’une pléthore de débats et de panel, une Nuit de la poésie, un spectacle en l’honneur de Pierre Perrault et puis un hommage au cinéaste canadien Allan King, responsable du méconnu, mais pourtant dévastateur, Warrendale (c’est ici plutôt A Married Couple qui sera présenté) seront tous projetés à l'occasion du festival.

Lieu de rencontre pour plus de 80 documentaristes provenant de plus de 35 pays, cette dernière édition des RIDM s’annonce comme le fier représentant de cette réputation que l’on entretenait jadis (« aux jours bien heureux de l’ONF » suis-je tenté de dire). Mené par les dernières oeuvres de Wang Bing, une nouvelle thématique en rapport à la commémoration de la chute du Mur de Berlin en collaboration avec le Goethe Institut, les carnets de voyage de Pasolini (plus connu pour L’évangile selon St-Matthieu, Teorema, Les 120 jours de Sodom) seront tous des exclusivités qu’on ne reverra pas sur grand écran de si tôt. Autrement, War+Love in Kabul de Helga Reidemeister, L’affaire Coca-Cola de Carmen Garcia et Germán Gutiérrez ou bien La Cité invisible de Hubert Davis demeurent certains des films les plus attendus du festival avec Episode 3: Enjoy Poverty, un film qui provoquera maints débats virulents et dont nous venons de vous faire état.

Pour les sujets moins grandiloquents, des documentaires plus introspectifs comme Beyond the Game de Jos de Putter ou le très révélateur H2Oil de Shannon Walsh sur les sables bitumineux d’Alberta s’avèrent de futurs essentiels à cette dernière édition qui mise visiblement sur la diversité des sujets et sur les expérimentations esthétiques (bel et bien l'aspect souvent négligé de la forme documentarisante). Sortez votre tempérament révolutionnaire, cet automne, après les passages remarqués de Raymond Depardon et Costa-Gavras à Montréal, voilà le grand jour qui est arrivé, celui où le cinéma-cinéma laisse place au cinéma-vérité. Où, contre la prétention, contre les attentes et contre la paresse, le bon public montréalais devra faire l’effort politique de se plonger dans ces RIDM. Oui, car tous les films sont politiques, car, bien sûr, votre (et la nôtre aussi) participation à ces 12e rencontres ne serait que la manifestation tangible d’une ouverture d’esprit sachant cautionner avec justesse ce carrefour mondial du cinéma documentaire: le documentaire, pour vivre, a besoin de son trop rare public. Bon festival!