L'HUMANITÉ DU MONDE AVANT TOUT:
LE CINÉMA D'ÉRIC ROHMER
Lundi 25 Janvier 2010
Par Alexandre Fontaine Rousseau
ÉRIC ROHMER
Il est exemplaire de l'éclectisme de cette vague autrefois nouvelle
qu'elle ait réuni sous la même ombrelle les cinémas
si diamétralement distincts de Jean-Luc Godard et d'Éric
Rohmer. Diamétralement distincts dans la forme finale, mais pas
en totale opposition au niveau des idées, puisque les deux cinéastes
émergent de l'école de pensée bazinienne et placent
par conséquent la « réalité » et l'impureté
du cinéma au coeur de leurs démarches respectives ; dès
juin 1949, Rohmer écrira dans le texte Nous n'aimons plus
le cinéma que « comme un Balzac ou un Dostoïevski,
dont le dédain pour les raffinements de l'expression prouve assez
qu'un roman ne s'écrit pas avec des mots, mais avec les êtres
et les choses du monde, le réalisateur-auteur de demain connaîtra
la joie exaltante de trouver son style dans la texture même du
réel » (2004, p. 70).
Réside déjà dans la substance de cette phrase l'essentiel
du projet rohmérien, qui est de recentrer les préoccupations
du cinéma sur le sujet humain dans toute sa complexité
- c'est-à-dire en rejetant la psychologie facile des schémas
classiques pour révéler au grand jour l'Homme dans tout
ce qu'il a de trompeur et de contradictoire. Pour lui, le cinéma
est intrinsèquement réaliste (la réalité,
il nous l'a « jetée d'emblée au visage »)
et la tâche du réalisateur est d'orienter l'oeil du spectateur
au-delà des surfaces trompeuses vers une intériorité
qui s'avère elle-même équivoque. Ce faisant, Rohmer
révèle la profonde fissure dans la façade idéologique
unie du « réalisme »: à chaque cinéaste
sa définition du terme et sa manière d'en restituer les
préceptes à l'écran.
D'emblée, Rohmer refuse la spontanéité du cinéma
direct - pourtant cohérente, en apparence du moins, avec la nature
de son projet. Dans sa brillante préface à la version
éditée des Contes moraux, le cinéaste
explique de manière très raisonnée cette décision
de contrôler le réel filmé aux dépends de
l'improvisation: « peu à peu, je me rendis compte que cette
confiance en les hasards qu'une telle méthode requérait
ne cadrait pas avec le côté très prémédité,
très strict, de mon entreprise, et qu'il eût fallu un miracle,
auquel on me pardonnera de n'avoir pas cru, pour que tous les éléments
de la combinaison s'emboîtassent les uns dans les autres avec
la précision exigée » (1974, p. 11). Le metteur
en scène ne descendra pas dans la rue pour capter la vie telle
qu'elle est vraiment, et s'il le fait à l'occasion, ce ne sera
jamais de manière aussi spectaculaire que, par exemple, Godard.
L'oeuvre de Rohmer n'aura jamais ce cachet révolutionnaire, cette
aura de remise à zéro du septième art, caractérisant
la modernité ambiante - ce qui lui aura valu à plus d'une
reprise le titre un brin péjoratif de réformiste du cinéma
classique. Cette réputation, renforcée davantage par son
statut d'ainé parmi les « jeunes turcs » des Cahiers
du cinéma, fait ombrage au caractère profondément
original du rapport qu'entretiennent ses films avec la forme du roman
(à laquelle on sait qu'il s'était consacré avant
de se tourner vers le cinéma). Rohmer aura, dès ses débuts,
apporté un soin tout particulier à la place qu'occupe
la parole dans ses films - et son emploi particulièrement intelligent
de la voix off demeure l'un des traits caractéristiques de son
style. À propos des Contes moraux, il écrira
ainsi: « la littérature ici […] fait partie moins
de la forme que du contenu. Mon intention n'était pas de filmer
des événements bruts, mais le récit que quelqu'un
se faisait d'eux. » (1974, p. 12)
MA NUIT CHEZ MAUD d'Éric Rohmer
Dans cet effet de distanciation réside tout le raffinement de
ces six métrages (un court, un moyen et quatre longs) qui constituent
toujours le noyau du canon rohmérien. Ces personnages qui s'inventent
une fiction, espérant ainsi pouvoir maîtriser leurs destins,
se mentent constamment pour maintenir l'illusion que le monde entier
gravite autour d'eux. Plus tard, dans Le Rayon vert de 1986,
Delphine mettra finalement son avenir entre les mains du hasard, voire
de la pure superstition. Mais en 1969, dans le chef-d'oeuvre de l'auteur
Ma nuit chez Maud, Jean-Louis Trintignant rationalise même
la coïncidence avec cette affirmation splendide: « nos trajets
ordinaires ne se rencontrant pas, c'est dans l'extraordinaire que se
situent nos points d'intersection. » Toujours, ses héros
assistent impuissants à l'effondrement de leurs propres systèmes
de certitudes comme Guillaume qui, trop tard, admet enfin l'attirance
qu'il éprouve pour le personnage qu'incarne Catherine Sée
dans La Carrière de Suzanne.
Peut-être le jeune homme interprété par Barbet Schroeder
dans La Boulangère de Monceau manque-t-il une opportunité
en abandonnant Jacqueline pour Sylvie, auquel il s'était «
destiné » si strictement. Mais le cinéma de Rohmer,
à l'instar de la vie elle-même, refuse de montrer «
ce qui aurait été si » - et nous laisse en suspend,
face aux conséquences d'une série de décisions
(trop?) réfléchies faites par des personnages qui, à
force de se raconter leur existence, oublient peut-être de s'y
abandonner pleinement. Malgré leur titre, les Contes moraux
ne jugent pas; ils se contentent de rendre justice aux humains qu'ils
dépeignent, de les sonder de la manière la plus authentique
possible quitte à dévoiler leurs travers. Une leçon
qui n'aura pas échappé à ses disciples, Rohmer
comptant de nombreux héritiers dans le cinéma indépendant
américain contemporain: la remarquable trilogie signée
par Whit Stillman entre 1990 et 1998 et les deux dernières oeuvres
de Noah Baumbach portant la marque singulière de son influence.
Cet idéal, évoqué dans les Réflexions
sur la couleur de 1949, que « le cinéaste travaille
les choses mêmes et laisse leur reproduction sans retouches »
(2004, p. 73) et cette méfiance à l'égard du montage
le pousseront vers un style naturaliste, d'une austérité
qui sera l'ultime constante de sa recherche formelle (oublions, pour
les besoins de la démonstration, ses quelques expériences
sur la représentation de l'Histoire à l'écran qui
constituent un pan autonome de son entreprise intellectuelle). Avant
le cinéma, il y a pour Rohmer la vie elle-même qu'il n'utilise
jamais en guise de faire-valoir à l'Art: « l'oeuvre même
est belle non parce qu'elle nous révèle qu'on peut faire
du beau avec de l'informe, mais que ce que nous jugions informe est
beau », affirme-t-il dans Vanité que la peinture
publié en juin 1951 (2004, p. 81). En somme, l'intégrité
du cinéma ne passe pas par son autonomie en tant que forme artistique,
mais plutôt par sa fidélité au monde qu'il cherche
à représenter.
PAULINE À LA PLAGE d'Éric Rohmer
Témoin objectif du passage du temps, jamais Rohmer n'a adhéré
à une mode spécifique; il s'est plutôt contenté
de répertorier le style éphémère des époques
défilant devant lui, alors qu'il était lui-même
toujours en léger décalage par rapport à celles-ci.
Intemporels de par les thématiques qu'ils abordent, ses Contes
moraux comme ses Contes des quatre saisons et son cycle
des Comédies et proverbes semblent pourtant parfaitement
« datés » - en ce sens où ils reflètent
l'esprit et l'esthétique de la période dont ils constituent
aujourd'hui l'empreinte sur pellicule, s'étant laissés
imprégner de l'Histoire émanant naturellement des choses.
Rohmer n'a jamais idéalisé le réel afin qu'il corresponde
à une vision préfabriquée, tout comme il s'est
gardé d'un film à l'autre de créer des personnages
irréprochables. Ces humains faillibles, incertains lorsque confrontés
aux drames ordinaires de l'existence, demeurent la qualité la
plus incontestable de ce cinéma rivé sur la vie; et leurs
faiblesses font la force des meilleurs films de l'auteur, du Genou
de Claire à Conte d'été en passant
par Pauline à la plage. Rohmer, avec la délicatesse
et la subtilité qui caractérisent ses oeuvres, a défini
par ses idées le cinéma français des cinquante
dernières années. C'est une force tranquille qui vient
de s'éteindre, doucement à l'image de son existence.
Rohmer, Éric. 1974. Six contes moraux, Paris; L'Herne.
Rohmer, Éric. 2004. Le goût de la beauté,
Paris; Cahiers du cinéma.