ENTREVUE AVEC SOPHIE DERASPE
Samedi 6 Mars 2010
Par Alexandre Fontaine Rousseau et Mathieu Li-Goyette
Le second long-métrage de Sophie Deraspe, Les Signes vitaux,
a plus que tout autre film québécois de 2009 fait l'unanimité
au sein de l'équipe de rédaction de Panorama-cinéma.
Oeuvre bouleversante et généreuse, cette réflexion
sur la mort et le rapport à l'autre confirme l'émergence
de l'une des voix les plus justes du cinéma québécois
contemporain. À l'occasion de sa sortie en salles, nous vous
présentons donc une retranscription d'un entretien s'étant
tenu en octobre 2009, lors du Festival du Nouveau Cinéma où
la cinéaste présentait pour la première fois son
film. Nous avons profité de l'occasion pour parler avec la cinéaste
du rapport entre le réel et le cinéma, du sous-texte religieux
traversant le film de même que de son parcours personnel.
Panorama : Quand on filme des sujets comme ceux-là,
il arrive un moment où une certaine question d'éthique
entre en jeu. Je me demandais dans quelle mesure tu avais axé
le dispositif de tournage sur « l'accompagnement » des personnages.
Sophie Deraspe : C'est sûr que, dans la façon
de découper, il y avait des choses qui étaient clair pour
moi - des choses que je ne pouvais pas faire. Par exemple, aller faire
certains gros plans. Ça aurait été déplacé,
de mauvais goût. J'aurais probablement eu un problème d'éthique
avec ça. Parce que c'est un problème de comment adresser
le regard finalement - parce qu'on impose un regard avec le cinéma.
Alors oui, dans ce sens là, il y avait des choses qui, pour moi,
étaient claires. En même temps, je viens quand même
de l'école documentaire, c'est un cinéma qui m'intéresse
encore beaucoup, et ma façon de filmer est quand même très
instinctive.
Panorama : En quoi vois-tu ce film-là comme
une continuation de Rechercher Victor Pellerin, où dans
une certaine mesure la fiction et le documentaire s'entremêlent?
Sophie Deraspe : La première chose qui me parle
c'est le réel. Je m'intéresse quand même à
des gens qui ont une histoire, qui est leur histoire ; les comédiens
que j'amène dans le jeu, autant dans Victor Pellerin
que dans Les Signes vitaux, je m'intéresse à
qui ils sont au-delà de leur façon d'incarner un personnage,
de dire des répliques ou d'être photogéniques. Je
pense qu'ils viennent déjà avec une histoire, que leur
corps a une histoire. Dans certains cas, si on pense à Danièle
Ouimet par exemple, je pense que sa façon d'être dans l'espace
est aussi une résultante du fait qu'elle ait été
un sexe symbole. Elle ne vient pas juste interpréter le rôle
que je lui demande d'interpréter, elle vient avec tout son bagage.
Panorama : La décomposition des corps est quand
même filmée de manière assez crue. En quoi c'est
important, en quoi c'est un peu le sujet du film par rapport à
la relation d'intervention?
Sophie Deraspe : Le sujet du film, c'est vraiment l'approche
de la mort. Quelles questions on se pose à ce moment-là,
qu'est-ce qui est important? Moi ma conclusion s'est faite à
travers le film, par l'entremise d'un engagement personnel. Pas juste
moi, mais aussi Marie-Hélène Bellavance, les gens des
décors… Les gens sont venu connaître ce dont on parlait.
Une des conclusions de ça, c'est que le rapport à l'autre
est peut-être la chose la plus importante qu'on va avoir à
vivre dans notre vie. Je pense que c'est ça le coeur du film.
Ce rapport-là: comment on laisse entrer l'autre, comment on donne
à l'autre. J'ai voulu que ça se passe dans la relation
amoureuse de deux jeunes dans la vingtaine autant que chez des gens
qui vivent leurs derniers moments.
LES SIGNES VITAUX de Sophie Deraspe
Panorama : J'ai quand même senti toute une dimension
spirituelle au film. Comment tu te positionnes personnellement par rapport
à ça? C'est une question compliquée, à la
limite un tabou dans le cinéma québécois.
Sophie Deraspe : Au Québec, c'est tabou.
Panorama : Dans le film, on voit d'abord l'influence
déclinante de la religion ; ensuite, il y a une certaine réouverture
à une forme de « spiritualité »…
Sophie Deraspe : Ça me ravit que tu soulèves
ça! C'est un sous-texte, ce n'est pas le grand sujet du film,
mais en même temps, c'est important je pense. J'avais envie de
soulever cette conscience de quelque chose qui nous dépasse,
qui est plus grand que nous et peut-être qui nous anime en quelque
part. Et oui, au début du film il y a beaucoup de traces d'un
passé catholique. C'est quand même notre culture. J'ai
filmé des églises, des petits objets qui rappellent ça
; et ça passe en même temps par un des personnages qui
lui dit franchement qu'il est croyant - parce que Simone le lui demande.
Il dit qu'au-delà d'être croyant, donc au-delà d'un
dogme, il y a une confiance dans la vie et dans quelque chose que lui
ne contrôle pas nécessairement.. Donc ce rapport là
m'intéresse, ce rapport à la confiance en quelque chose
de plus grand.
Panorama : À propos de la recherche esthétique
dans le film… on dirait qu'il y a un rapport à toutes les
représentations religieuses : certaines toiles de la Renaissance
par exemple. En quoi ça a influencé ta démarche,
la mise en scène du film? Comment as-tu défini la ligne
entre ce qui était tabou ou, au contraire, trop chrétien?
Sophie Deraspe : Ce n'est pas chrétien, dans
la mesure où il n'y a pas de dogmes. Mais on appartient à
une histoire, à des valeurs. On vient d'un milieu ; et même
si on n'est pas pratiquant, il y a certaines valeurs qui proviennent
de la religion catholique qui sont présentes - et qui maintenant
subissent plusieurs influences… Mais il y a aussi toute une histoire
de l'art qui a été très étroitement liée
à la religion. Et même maintenant dans l'art, même
si c'est par opposition, on va faire des références à
la religion, aux symboles religieux ou aux façon de la mettre
en scène. C'est une façon classique de composer une image.
Il y a des symboles religieux qui sont encore très présents
dans notre esprit. Il y a un truc que j'ai voulu faire, sans l'appuyer,
quand le personnage de Boris va rejoindre Simone qui est couchée
et en fait s'en va pour demander pardon. Dans la façon que j'ai
voulu le filmer, il est très… il a un hoodie,
il l'a sur la tête et il vient s'agenouiller à côté
d'elle qui dort...
Panorama : Il est pieux, à la limite.
Sophie Deraspe : Oui! Finalement, notre référence
- même si j'ai voulu le faire de façon très contemporaine
- c'est une image de prière.
Panorama : Je sais que tu as étudié à
l'Université de Montréal, en cinéma et en littérature
si je ne me trompe pas. En quoi ton bagage théorique, académique,
influence ta démarche pratique?
Sophie Deraspe : Je ne sais pas exactement quelle est
l'influence directe mais, avant de faire des études cinématographiques
je faisais des études françaises. Donc, ça m'intéresse
cette réflexion-là par rapport à la manière
d'utiliser un médium. En même temps, j'apprécie
la littérature même si je ne suis pas écrivaine…
même si j'écris des scénarios.
LES SIGNES VITAUX de Sophie Deraspe
Panorama : Tu réalises, mais tu es aussi directrice
photo. Ça amène un rapport à l'image qui n'est
pas le même que celui qu'aurait quelqu'un qui réalise et
laisse le contrôle de l'image à quelqu'un d'autre.
Sophie Deraspe : Il doit y avoir des collaborations
qui sont très riches entre des réalisateurs et des directeurs
photo. Moi… j'aime vraiment ça (rires). C'est mon côté
« arts plastiques ». Je pense que si on m'avait demandée
adolescente ce qui me plaisait le plus, ce que je voulais à ce
moment là… je ne pensais pas au cinéma. Mais l'art,
mettre ses mains dans quelque chose, découper, ça m'intéressait
beaucoup. Dans le cinéma, dans le fait de cadrer, d'utiliser
la lumière et de faire du montage je retrouve ce plaisir de l'art
plastique.
Panorama : Tu dis que tu as étudié en
littérature…
Sophie Deraspe : Je suis rentrée en littérature,
et j'avais pris deux cours complémentaires en cinéma.
Ça avait l'air le fun (rires). Finalement, c'était très
théorique. Mais moi la bibliographie que le prof donnait à
la fin, j'avais envie de la lire au complet. Ça me passionnait
bien au-delà du minimum que tu as à faire pour passer
ton cours. Je me suis rendue compte que j'aimais les études littéraires
mais que là il y avait un élan… là j'avais
le goût d'en faire!
Panorama : Ce que j'ai trouvé intéressant
dans le film, c'est que tu passes par une certaine vision documentaire
comme dans Victor Pellerin pour en arriver à une démarche
qui est quand même très plastique, très technique…
Sophie Deraspe : Dans notre cinéma actuel, il
y a énormément de gens qui font de très belles
images, qui possèdent un savoir-faire. Mais on ne va pas tous
au cinéma pour les mêmes raisons et on ne fait pas tous
du cinéma pour les mêmes raisons. Et effectivement il y
a énormément de belles images et de savoir-faire…
mais au service de quoi?
Panorama : Quel est le rôle du cinéma
pour toi? Tu dis que des gens sur le plateau ont appris des choses.
Certainement que ça aidait aussi les gens qui étaient
filmés en quelque part. Peut-être que le tournage lui-même
devient utile, à la limite.
Sophie Deraspe : En tous cas, on a vécu quelque
chose à travers l'acte de faire ce film là. Donc, c'est
sûr qu'on a voulu le plus honnêtement possible, avec le
plus de sensibilité, offrir quelque chose sous la forme d'un
film qui est un peu… ce à travers quoi on a pu parfois
passer un peu nous autre aussi.
Panorama : La plupart des figurants sont des gens âgés.
Je ne sais pas dans quelle mesure ce sont des gens qui étaient
dans cette situation là, par exemple dans un pavillon de soins
palliatifs… au bord de la mort.
Sophie Deraspe : Non. Quand on entre dans ces lieux-là,
il y a une dimension de respect qui nous est imposée d'emblée.
Alors, je n'aurais pas pu tourner dans un contexte comme celui-là,
et je n'aurais surtout pas voulu le forcer. Moi je ne dis pas que ça
m'arrivera jamais, si quelqu'un souhaitait ça au fond je le ferais
volontiers. Mais en même temps, je n'ai pas envie d'être
celle qui force la porte. Donc tout est mise en scène dans le
film, les décors et le reste ; mais j'avais envie d'être
le plus proche possible du vrai et c'est pour ça que ça
m'intéressait beaucoup d'aller faire du casting sauvage. Je trouve
intéressant les gens qui n'ont pas été acteurs,
ou qui viennent de certains milieux qui imposent une façon d'être,
une façon de se tenir le corps. Le corps a évolué
d'une certaine façon qui dit des choses sur ce qu'a été
ta vie. Pour moi, c'est important de retrouver ça.
Panorama : Tu dis « aller au plus proche du réel
»; il y a un réel auquel on ne peut pas échapper
dans les corps qui sont filmés. C'est un film assez physique,
qui n'est pas vraiment « esthétisé ». Mais
tu fais quand même de la direction photo, tu cherches à
produire de « belles images »...
Sophie Deraspe : Crois-moi. Je ne voulais pas romancer
ou édulcorer ce que c'était. En même temps, c'est
une zone un peu fragile. Je me pose des questions : est-ce qu'on est
trop froids, trop distants? Est-ce qu'on va juste assez loin? Chez chaque
spectateur ça va vraiment varier.
LES SIGNES VITAUX de Sophie Deraspe
Panorama : Oui, il y a des scènes où,
par exemple, certains pourraient dire « ah c'est indigne pour
telle, telle, telle personne ». Mais le film aime tellement ses
personnages et leur condition, démontre tellement de compassion…
Sophie Deraspe : En tout cas l'intention… l'oeil…
il aime ce qu'il filme.
Panorama : Très bon casting d'ailleurs. Comment
ça a été? Parce que, comme tu le dis, ce ne sont
pas tous des acteurs. Est-ce que tu arrivais dans les maisons de retraite
en disant: « bon, qui veut faire un film? »
Sophie Deraspe : On l'a fait. (rires) Dans les plus
grosses maisons de retraite, il y a plein d'activités organisées
et là sur le tableau y'avait…
Panorama : « Cinéma! »
Sophie Deraspe : Les gens étaient venus un peu
des fois par curiosité, mais aussi parce que dans leur journée…
« Qu'est-ce que je vais faire? Bon il y a le bingo ou… »
Il y a de ces gens-là qui se retrouvent dans le film. On a été
dans des maisons de retraite, des soupes populaires… Souvent,
pour ces gens là, participer à un film c'est une expérience
de vie importante. Il y a un partage qui est l'fun.
Panorama : L'actrice principale aussi c'est un choix
assez imposant physiquement… Le fait qu'elle soit handicapée,
est-ce que c'était important? Est-ce que c'est un peu pour ça
qu'elle se reconnaît dans les gens blessés?
Sophie Deraspe : Marie-Hélène m'intéresse
parce qu'elle possède une force : elle est belle, elle rayonne…
et en même temps elle a une part de vulnérabilité
qui peut être cachée, mais qui est radicale, qui est visuelle,
qui peut s'exprimer par l'image. C'est presqu'un symbole du besoin de
l'autre aussi.
Panorama : J'ai presque peur de gâcher un «
punch » en le disant, parce que ça prend un certain temps
avant qu'on s'en rende compte… Mais est-ce que c'était
un choix volontaire de dissimuler un certain temps le fait qu'elle n'a
plus ses jambes?
Sophie Deraspe : Dans la façon dont Simone est
filmée, il n'y a rien qui pointe ça… et Marie-Hélène
aussi, dans la vie, à un moment donné tu vas peut-être
réaliser qu'il y a quelque chose qui n'est pas « comme
les autres »… mais tu peux facilement passer à côté…
Panorama : La relation entre Simone et Boris, je l'admet,
n'est pas mon élément préféré de
l'ensemble. Il m'est arrivé de me demander à quoi elle
servait.
Sophie Deraspe : Pour moi, Simone est un personnage
fort et indépendant, resplendissant quoique très silencieux.
Disons qu'il y a peut-être une part d'ombre dans ce portrait là.
Mais dans sa relation avec Boris il y a un refus de l'autre : elle accepte
de donner, mais elle refuse son besoin de l'autre, sa propre vulnérabilité,
sa fragilité. Boris insiste et finalement il va falloir qu'il
la confronte d'une manière assez violente pour qu'elle l'admette.
Panorama : Dans la conclusion, il y a une sorte de
« miracle » final. Je ne sais pas si c'était un choix
symbolique…
Sophie Deraspe : Au courant du film, le rapport à
la mort est relié soit à la maladie ou à la vieillesse
alors que j'ai voulu l'instaurer comme quelque chose qui pouvait survenir
n'importe quand finalement. Et, en même temps, on peut passer
proche sans que… J'aurais pas voulu qu'ils y passent.
Panorama : Ça aurait été déprimant.
(rires) Par rapport à l'écriture des personnages. Plusieurs
d'entres-eux apparaissent sans s'imposer (l'infirmier qui chante, par
exemple). Autant dans la manière de les filmer que dans leur
façon de parler, on a l'impression qu'ils ont vraiment une histoire,
un passé. Jusqu'où est-ce que tu as travaillé avec
les acteurs? Est-ce que ce tu leur a demandé de jouer leur propre
rôle ou si ce sont des personnages que tu as écrits pour
eux? À la limite, chacun aurait pu avoir son propre film...
Sophie Deraspe : Il y a quelque chose qu'on montre,
et quelque chose qu'on ne montre pas. On s'intéresse principalement
à Simone. Ce préposé, au fond, qu'est-ce qu'on
sait de lui? À la limite, il ne nous intéresse même
pas alors qu'il est probablement riche de quelque chose. Alors, pour
moi c'est une forme de générosité, une manière
de donner quelque chose au public. Et dans la vie chanter, aussi, c'est
un geste généreux…