DOMPTER LA MACHINE : LE CINÉMA FACE AU NUMÉRIQUE
Vendredi 6 Mars 2009

Par Louis Filiatrault

Depuis ses débuts, le cinéma n'a cessé de raffiner sa technologie. Il y eut d'abord le parlant et son chanteur de jazz, la couleur et ses univers de rêve, le cadre panoramique et ses paysages western. Puis il y eut un autre chanteur de jazz (le Tony de Softimage), les dinosaures de Spielberg, les délires cybernétiques des Wachowski, et ainsi de suite. Aujourd'hui, un indépendant québécois, n'ayant d'autre monnaie que sa propre téméritude, numérise une fabrique d'urinoires et sabote les fondations de New York (Olivier Asselin et son CAPITALISME SENTIMENTAL). La neige, les couchers de soleil, les teintes colorées... ; tout cela est désormais injecté par ordinateur (et trouva une application particulièrement réjouissante dans le BENJAMIN BUTTON de Fincher). Pendant ce temps, les bonnes vieilles phases de l'écriture et de la mise en scène restent inchangées, reposant essentiellement sur la cogitation et l'interaction humaine.

Cette année, l'un des films les plus attendus par le public modérément amateur -- avec ce que cela implique de risques de déception... -- est l'adaptation du roman graphique WATCHMEN. Les connaisseurs en conviendront: le défi derrière cet effort est considérable. D'une part, il faut s'attendre à ce que le sérieux et la justesse de l'écriture d'Alan Moore aient été respectés (à défaut d'être obligatoirement conforme à tous ses détails). De l'autre, il s'agissait pour l'équipe de production de savoir traduire la densité et l'éloquence des illustrations de Dave Gibbons. Déjà dans son film précédent, le 300 de 2006, Zack Snyder avait largement réussi à transmettre le climat de légende sauvage qui imbibait l'ouvrage de Frank Miller. Mais il s'agissait d'une oeuvre autrement plus juvénile, aux ambitions artistiques nettement inférieures à celles de sa dernière réappropriation (ainsi que du DAWN OF THE DEAD de Romero, dont il avait gonflé le muscle mais neutralisé la substance en 2004).


UN CAPITALISME SENTIMENTAL d'Olivier Asselin

Ainsi nous posons une question maintes fois lancée auparavant, mais qui mérite une reconsidération à la veille d'un événement intermédial qui pourrait s'avérer important (ou, dans le pire des cas, tristement insignifiant): devant le déluge technologique mobilisé par la réalisation d'un film comme WATCHMEN, n'y a-t-il pas le risque d'une négligence considérable sur les plans de la scénarisation et du travail sur le plateau? Cette inquiétude est naïve ; il est évident que beaucoup de maîtres d'oeuvre ont succombé à la tentation du spectaculaire pour le spectaculaire, voire fondé l'ensemble de leur démarche sur les expériences que permettaient leurs jouets. Mais il en va ici de fidélité à la facture intellectuelle d'une oeuvre respectée, ainsi que de légitimation d'un type d'entreprise qui s'est souvent vouée à l'échec: l'adaptation d'un ouvrage illustré, de surcroît fortement inspiré du langage cinématographique.

Il est une chose, outre les considérations commerciales et industrielles, qui sépare les grosses productions hollywoodiennes du commun des films d'auteur ou des comédies bon marché: qu'il s'agisse de LORD OF THE RINGS ou des HELLBOY de Guillermo Del Toro, une proportion de temps beaucoup plus grande est attribuée à la post-production, et donc à l'insertion des effets visuels qui en bout de ligne définiront largement les films. Devant ce travail de remodelage qui fait pour ainsi dire de la pellicule son matériau de base, les choix du metteur en scène s'imposent de plus en plus difficilement. Paradoxalement, ils se doivent d'être encore mieux définis, en ce que les étapes qui séparent le moment du tournage et le produit fini sont multipliées (à ce titre, que le travail méticuleux de Del Toro avec ses acteurs ne soit pas enseveli sous le bazar en dit long sur son talent). Il en va de même de l'écriture, qui se doit de s'imposer avec force et esprit, en concurrence avec le tourbillon environnant. L'« inspiration », les « intuitions » ; tout cela passe par une tuyauterie complexe qui plus souvent qu'autrement filtrera l'étincelle d'intelligence ou de fantaisie originelle pour en recracher une marque stérile et anonyme. Tels sont les enjeux de création auxquels est confronté un film comme WATCHMEN.

Dans un autre ordre d'idées, c'est justement le triomphe de Pixar sur de telles difficultés qui font de WALL-E une réussite artistique tout simplement colossale. Résultat d'une démarche de création pondérée et sophistiquée, le film d'Andrew Stanton repose sur une période extensive de scénarisation (en équipe réduite), sur un choix d'épuration narrative maximale, et surtout sur une recherche de « dimensionnalité » physique particulièrement poussée. En effet, les nombreux artisans du studio ont plié leur talent et les ressources technologiques les plus avancées du monde à la reproduction de « défauts » propres à la vision cinématographique, donnant par le fait même à leur oeuvre un sentiment de réalité tout à fait sidérant. Produit intégralement artificiel (et distribué par une corporation aux intérêts on ne pourrait plus déficients sur le plan artistique), WALL-E est le phantasme réalisé d'une collaboration harmonieuse entre les capacités de la machine et les horizons créatifs de l'homme (n'est-ce pas exactement ce dont le film fait le récit?), et la preuve incarnée que l'empathie est le trait qui nous unit et nous définit lorsque les barrières tombent.


WATCHMEN de Zack Snyder

Par ailleurs, il ne faudrait pas croire que le développement du « numérique », au sens large, a complexifié tous les types de création cinématographique. La technologie a permis non seulement l'avènement des images de synthèse, mais aussi celui des caméras légères qui libérèrent le filmage de nombreuses contraintes matérielles ; aussi lorsque celle-ci est orientée dans le sens d'un enregistrement continu et relativement discret, cela peut donner ENTRE LES MURS, l'une des mises en scène les plus passionnantes de notre époque. Il s'agit encore dans ce cas d'employer la caméra comme outil de travail, mais moins comme élément de bricolage qu'en tant qu'instrument de communication directe. Il s'agit également de construire le film en post-production, mais dans le but d'organiser et synthétiser un matériel surabondant, souvent imprévu ou aléatoire, plutôt que d'en combler les béances. On comprend ainsi que la démarche de Laurent Cantet prend à revers les caractéristiques généralement associées au « numérique », tout en faisant profiter au maximum son dispositif des aspects uniques de la technologie. Il ne s'agit là que d'un exemple des manières dont l'évolution de l'appareillage peut prolonger le rapprochement et la transparence amorcés par les néo-réalistes, mais il s'agit de l'une des plus inspirantes.

Nous nous sommes éloignés du cas de WATCHMEN (après tout, nous n'avons pas encore vu le film...), mais il s'agissait surtout d'un prétexte pour s'arrêter un instant sur ce qui pouvait distinguer une production numérique médiocre d'une autre plus mémorable. « Art technique » par excellence, comme il a souvent été dit, le métier du cinéma consiste à apprivoiser la machine avec acharnement, puis à la faire obéir et à rugir à sa place. Dans le cas du film de Snyder, c'est l'imposante voix d'Alan Moore que l'on espère entendre à travers le dédale de la chaîne de production, ne serait-ce qu'en faible écho. On souhaite simplement qu'elle ne sera pas étouffée sous les bris de verre et les bruissements de cape...