DÉCALAGE CHRONIQUE : UN MÉDIA INUTILE?
Vendredi 30 Janvier 2009

Par Louis Filiatrault

Il n'est pas nécessaire qu'un conflit armé s'étire des mois pour que l'on puisse parler de « guerre ». Et ce n'est rien d'autre qu'une guerre qui s'est déroulée au Proche-Orient au cours des dernières semaines (ainsi que, sans doute, ailleurs dans le monde où tous les yeux ne furent pas braqués). Comme pour toute guerre, il s'agissa de l'explosion de tensions alimentées depuis des mois, des années, voire des décennies. Des tensions qu'un oeil d'expert sait toujours commenter avec justesse, mais qui tendent à être perdues de vue lorsque se mettent à pleuvoir les bombes ; lorsque, de tous les enjeux de ces « fâcheux » états d'affaires, c'est la question humanitaire qui devient primordiale et mobilise la population.

Le constat peut sembler élémentaire, voire évident, mais il constitue un rappel important pour le cinéphile qui se positionne dans un éternel « passé », se construit un monde de références en perpétuel retrait des événements. C'est que le présent, l'«actuel», est principalement l'affaire d'autres médias comme la presse et la télévision; « [les événements] passent d'abord par le tamis médiatique et, à partir de ce qui n'a pas été filtré, quelques cinéastes tentent de ressaisir l'événement », écrit Serge Daney dans un entretien de 1988*. L'un des rôles possibles du cinéma, en raison notamment de la complexité même de son élaboration, sera donc de réfléchir avec une certaine profondeur sur les événements antérieurs. Ainsi les films concernant les deux implications des États-Unis en Irak se sont accumulés au fil des années (et ont peut-être atteint un sommet avec STANDARD OPERATING PROCEDURE d'Errol Morris). Mais au moment même où sévit la crise, quelle est la puissance d'intervention du cinéma?

Dans le contexte actuel, la sortie (sur nos écrans du moins) du film VALSE AVEC BACHIR d'Ari Folman porte évidemment à réflexion. Bien sûr, loin de nous est l'idée d'apparenter trop rapidement les récents mauvais tours de l'armée israélienne à ceux des Phalangistes au début des années 80 ; aucun événement du bourbier de Gaza, pas même l'anéantissement immédiat de dizaines de civils tapis dans des bâtiments voulus « sécurisés », ne se compare à la cruauté de la « purification » méthodique dont témoigne le « documentaire d'animation » qui nous intéresse. Il n'en demeure pas moins que le film de Folman s'apparente curieusement à celui qu'un autre Israélien aurait pu réaliser en cas de longue et pénible débâcle (notamment en raison de similitudes plus ou moins superficielles, comme la religion en tant que moteur de différends, le terrain semblable, les ressources inégales...) ; la parenté avec APOCALYPSE NOW ne semble pas trop tirée par les cheveux, que l'on admire ou non le monument filmique de Francis Ford Coppola. Il s'inscrit donc nettement dans cette catégorie d'oeuvres suscitant la réflexion sur le concept même de « conflit », et demande entre autres choses de se pencher sur la pertinence de son discours à ce sujet.


STANDARD OPERATING PROCEDURE d'Errol Morris

Mais justement, notamment par la nature même de son hybridation caractéristique (il est assez rare de retrouver « documentaire » et « animation » dans la même phrase), VALSE AVEC BACHIR se prête à une lecture bien plus large que celle considérant la simple prise de conscience et de culpabilité par rapport aux horreurs passées. L'une des questions centrales posées par le film est celle du « comment représenter ce dont on n'a pas de traces », ce qui le mène à l'une des ses plus grandes curiosités (nous n'osons pas encore parler de fautes ou de qualités): Ari Folman consacre en effet une bonne moitié de son film à visualiser les récits personnels des soldats qu'il interroge, dans le but, nous dit-il, de reconstruire le souvenir de sa propre expérience. Pourtant, l'accumulation des anecdotes ne contribue pas à une compréhension plus complète ou complexe d'un événement particulier (en l'occurence le massacre de Sabra et Chatila), mais bien à un portrait englobant de la situation guerrière au Liban en 1982 ; nous n'avons pas affaire ici à un nouveau RASHOMON (ou encore à un nouveau VANTAGE POINT, pour citer l'une des oeuvres absolument incontournables de la dernière année...). D'où la légitimité de s'interroger sur la véritable intention de base du cinéaste.

D'emblée, admettons que VALSE AVEC BACHIR joue sur plusieurs fronts et se divise en plusieurs tons. L'on pourrait être tenté de critiquer cette pluralité qui peut s'apparenter à une incohérence, mais là n'est pas l'objet de cet article. Remarquons plutôt ceci: tour à tour, le film de Folman alterne entre un traitement documentarisé de la situation de guerre et une vision plus « esthétisée » de celle-ci. Il s'instaure assez rapidement un dialogue entre ces deux modes qui, dans le meilleur des cas, se complémenteront parfaitement, et dans le pire engendreront à tout le moins une certaine stimulation cognitive. VALSE AVEC BACHIR intègre donc, à doses plus ou moins égales, les deux façons générales que s'est inventées le cinéma pour parler de crise: le choix de la faire « comprendre » et le choix de la faire « vivre », de l'illustrer avec un minimum de force dramatique. Il ne s'agit en aucun cas d'« informer » sur les nouveaux développements, mais bien d'en communiquer les motifs, les conséquences, ainsi que l'« expérience ».

Devant cette dualité, il est frappant (mais pas exactement surprenant) de constater la dominance des oeuvres misant davantage sur l'« exploitation » d'une situation de société que sur sur sa démystification. Pour prendre un exemple récent et près de nous, LE BANQUET de Sébastien Rose se consacre manifestement plus à l'évocation métaphorique et dramatique d'une certaine angoisse collective et contemporaine qu'à l'étude fine d'une crise financière et de ses répercussions littérales. C'est à un exercice similaire, bien qu'à un degré plus implicite et en se référant à une toute autre réalité, que se plie ce phénomène on ne pourrait plus populaire et international qu'est THE DARK KNIGHT. De même, ce sont le climat oppressant et les images de conflit terriblement convainquantes que l'on retient d'un film comme CHILDREN OF MEN, bien plus que les détails de sa géopolitique futuriste. Toutes ces oeuvres, « engagées » à un degré plus ou moins fort, permettent au spectateur d'accéder à quelque chose comme un fond commun de souffrance, et à en sortir, idéalement, capables de plus d'empathie. Mais l'aident-ils pour autant à mieux « comprendre » le monde qui l'entoure?

Il peut arriver de perdre espoir en la portée d'un cinéma social ouvertement «réaliste», dont Ken Loach s'avère l'un des derniers représentants majeurs. Pourtant, lorsqu'un cinéaste en arrive à croiser avec adresse le sens du drame et le sens de l'anecdote sociologique, cela donne de nouvelles oeuvres de référence comme DE L'AUTRE CÔTÉ de Fatih Akin. Il en va de même de films plus accessibles comme le superbe MILK que vient de nous offrir Gus Van Sant. Mais force est d'admettre que les oeuvres de cette nature forment une minorité, et que le privilège de l'analyse de fond semble réservé aux travailleurs les plus acharnés. Ceci dit, l'impératif premier de l'oeuvre d'art demeurant la résonance émotive, il nous semble exagéré de condamner sans réserve cette catégorie d'essais plaçant l'observation de société au second rang de leurs priorités.


VALSE AVEC BACHIR d'Ari Folman

Il s'agit donc d'une question de point de vue extrêmement complexe. Par rapport à la pertinence didactique du cinéma, nous serions tentés de proposer que « trop ou trop peu vaut déjà mieux que rien », et que « moyennement vaut mieux que mal ». Mais dans un cas pareil, que faire d'une atrocité comme YOU DON'T MESS WITH THE ZOHAN, dont la soudaine réconciliation entre Israéliens et Palestiniens dans les rues de New York semble pourtant mue par les meilleures intentions? Que faire encore du phantasme militaire d'IRON MAN, dont la réalisation permettrait de régler si aisément le « problème » du terrorisme à l'échelle globale? Ces questions appartiennent au public, dont le devoir est de s'interroger et de ne pas se montrer dupe. Le champ du cinéma a ceci de merveilleux que presque chaque discours qui s'y trouve énoncé compte quelque part une alternative, dont la découverte ne revient qu'à la seule curiosité de l'intéressé.

Mais ces divagations nous ont fait perdre légèrement de vue notre première question, à savoir le pouvoir d'intervention du cinéma face à la crise. Nous avons déjà établis que le présent était banni de son discours ; qu'il était, en quelque sorte, contraint à parler «entre» les événements. C'est pourquoi nous sommes portés à suggérer qu'un rôle possible du cinéma sera de documenter le « quotidien » banal, de synthétiser des éléments importants et significatifs mais trop peu notables ou spectaculaires pour qu'aient pu s'y attarder les médias d'information traditionnels. À ce titre, et particulièrement face au contexte politique actuel, aucun exemple ne nous semble plus approprié que LES CITRONNIERS d'Eran Riklis, sorti chez nous en début d'automne ; précédant les développements militaires de plusieurs mois, le film israélien n'en demeure pas moins une « mise en drame » extrêmement éloquente de la tension remuant les frontières du pays et ses habitants ordinaires. Dans un autre ordre d'idées, tout le génie d'un film comme LA VISITE DE LA FANFARE d'Eran Kolirin sera d'être profondément politique en évitant soigneusement toute allusion politique trop explicite, proposant un rapprochement culturel indéniablement idéaliste, mais aussi profondément humain. Ces deux oeuvres d'origine juive représentent deux pôles de l'intervention « intersticielle » du cinéma: le portrait et la fabulation. Ensemble, elles travaillent dans le sens d'un monde meilleur en se voulant des appels au dialogue et à la compréhension de l'autre.

Ce qui nous ramène à VALSE AVEC BACHIR, ce curieux objet qui fut à l'origine de cette réflexion: oeuvre mémorielle, le film d'Ari Folman documente les dérapages d'une institution et souhaite vivement que tout individu qui entre en contact avec lui en tire un apprentissage. Son intérêt particulier sera d'embrasser le caractère « total » de la guerre et du cinéma à la fois ; mélange de fantaisie et de réalisme, d'humour grinçant et de gravité, cette VALSE reconnaît également la constitution lacunaire de la mémoire et charge le cinéma d'en combler les trous. Dans ces circonstances, les réticences que l'on puisse éprouver face aux infimes détails de son exécution deviennent secondaires face à la légitimité fondamentale du projet. Le temps seul dira si VALSE AVEC BACHIR représente un point tournant important de la représentation du politique au cinéma, ou s'il s'agit simplement d'une intéressante curiosité qui put ouvrir de nombreuses discussions. Réjouissons-nous pour l'instant de la réflexion qu'il a pu nous inspirer quant aux limites et au potentiel du cinéma dans sa contribution à la conscience globale, et souhaitons que 2009 nous propose un réservoir de créations aussi riche en questions.

* Serge Toubiana et Frédéric Sabouraud, « Zappeur et cinéphile. Entretien avec Serge Daney », in Cahiers du cinéma, n° 406, 1988.