BLEU DÉSIR : LA CINÉPHILIE TECHNOCRATIQUE
Mercredi 27 Mai 2009
Par Mathieu Li-Goyette
Avec l’avènement du DVD comme système de référence
depuis le tournant des années 2000, l’expérience
cinématographique de chaque maisonnée semble s’être
dangereusement rapprochée de celles que les salles peuvent encore
offrir. Ayant dû patienter quelques 30 années avant de
s’offrir un téléviseur avoisinant les 40 pouces,
nous avons maintenant droit à l’arrivée de la télé
à projection, la télé plasma et autres inventions
comme le projecteur à haute définition. Résultat
: les cinéphiles ambitieux et bien nantis quittent la salle de
cinéma. Face à de nouvelles technologies repoussant les
limites du visible à l’oeil nu, du son plus que parfait
et des films disponibles sous un format haute définition, il
ne faudra pas s’étonner de voir la consommation en salles
chuter considérablement au cours des années à venir.
Avant de lancer la première pierre, attardons-nous tout d’abord
au phénomène centrifuge qu’est celui de la cinéphilie
qu’on nommera ici technocratique. Une cinéphilie où
les considérations économiques et techniques passeront
avant l’expression humaine et dont la souche prend racine, indépendamment
de ses convictions, chez l’auteur et le lecteur du présent
texte.
Il existe plusieurs types de cinéphilies. Il y a celui de la
Cinémathèque québécoise, celui du cinéma
de type mégaplex, celui du cinéma répertoire le
plus près de chez vous, celui du téléchargement
illicite, des films passant à la télévision, du
club vidéo, du film rare, du film d’art, du film d’exploitation
et il y a celui qui prétend à un peu tout ces critères.
Chaque cinéphile vous défendra alors avec passion sa position
parmi celles-ci. Si certains pointeront peut-être aisément
que la diversité du champ de consommation s’établit
à partir du fait que le cinéma est un art populaire, sinon
le plus populaire après la musique et la télévision,
il me semblerait plus apte à défendre que le dénominateur
commun du visionnement actuel trouve niche dans la technologie. Sur
le lecteur MP3, Youtube et la télé à la carte,
l’intéressé pourra visionner une certaine oeuvre
obscure de Cassavetes autant que le dernier opus de Michael Bay. Cette
ubiquité de la consommation est certes devenue partie prenante
de nos vies, et ce, en un laps de temps vertigineux qui force la remise
en question de toute une relation face au cinéma. Peut-être
envahis par l’image, nous avons alors tenté d’y chercher
une qualité qui défiait celle qui s’offrait à
nos yeux pour trouver l’image unique et idéale.
Cette quête pour l’image aura pourtant été
le dernier bastion des cinéphiles de longue date. Qu’on
pense à une période pré-VHS où la possibilité
de voir des oeuvres de répertoire se chérissait, le long
débat face aux nouvelles technologies, en plus de faciliter la
diffusion d’oeuvres à venir et d’oeuvres perdues,
participe à une opération de séduction paradoxale
entre le consommateur et le producteur. Forcé vers un nouveau
support (il ne nous reste qu’à compter les mois –
j’espère les années – avant de voir quelques
studios fermer définitivement leurs portes au DVD), la loi du
marché veut que le Blu-ray devienne la norme à venir et
puisse contenter son public toujours avare d’un nouveau jouet
technologique. Avec la possibilité de visionner des films à
la vitesse de 24 images par seconde, d’atteindre une définition
progressive de 1080 et un son ambiophonique de 7.1, le disque Blu-ray
avec ses quelques 50 giga-octets d’espace (bientôt 100 et
200, dit-on chez le géant électronique japonais TDK Corporation,
500 chez Pioneer) a les atouts pour éclipser la qualité
offerte via un disque DVD (offrant au maximum 9,4 giga-octets, 29,97
images par seconde et une définition progressive de 480). Plus
inquiétant encore pour l’arrière-garde, les compagnies
de distribution telle que Criterion en Amérique puis BFI en Angleterre,
sous peu MK2 en France, se lancent dans l’édition de nouveaux
disques Blu-ray qui depuis la fin 2008 permet maintenant d’apprécier
The Third Man (Carol Reed, 1949), Chungking Express
(Wong Kar Wai, 1995) ou Le Septième sceau (Ingmar Bergman,
1957) sous un jour nouveau et complètement remasterisé,
faisant ainsi suite aux studios américains qui ont irrévocablement
juré à l’alliance Blu-ray en vogue depuis 2004.
CHUNGKING EXPRESS de Wong Kar Wai
C’est ici que l’expression « cinéma-maison
» vient prendre un sens tout à fait nouveau et qui effraiera
particulièrement les tenants de la pellicule et de cette relation
que le spectateur entretenait dans une salle noire face à un
objet dont Bazin parle comme d’une fenêtre sur le monde;
à côté de ce vieil écran où nous pouvions
avoir des nouvelles du monde, l'écran de salon a toujours été,
en quelque sorte, repensé pour triompher en bout de ligne. Cet
état de stase sacré est en danger de disparition, dira-t-on.
En effet, les possibilités du disque Blu-ray, pour autant que
le distributeur consciencieux se penche un jour sur le sujet, permettra
dans le futur d’emmagasiner un nombre incalculable de métrages
à une définition plus grande que ne le permettaient les
anciens supports. La tenue de séries télévisées
complètes sur un seul disque n’est plus un désir
farfelu, la filmographie de l’auteur favori serait à portée
de main sous quelques disques. Avec l’ajout de ses nouvelles fonctionnalités
en temps réel (que Sony a nommé BD-Live), un monde parfait
(lire : cinéphilique au lieu de capitaliste) nous permettrait
de clavarder en direct avec un membre de la production, voire même
le réalisateur. Nombreux sont ceux qui aurait aimé piquer
une jasette avec Del Toro au visionnement de Hellboy 2 ou de
s’attarder à des oeuvres plus indépendantes qui,
par des contraintes budgétaires, nous empêchent d’entendre
l’opinion du cinéaste (entrevues, pistes de commentaire
audio) ou mieux encore à certains cinéastes militants
de faire renaître leur oeuvre. Ainsi, L’heure des brasiers
pourrait revivre globalement: les arrêts dans le film pourrait
permettre à des communautés en ligne immenses de partager
leurs témoignages sur la révolution avec Solanas en plein
milieu pour gérer le grand débat.
Nous pourrions, en effet. Le fléau qu’est le BD-Live est
cependant beaucoup plus dangereux qu’il n’y paraît
et n’a évidemment aucun objectif autre que de faire fluctuer
le profit du disque même lorsque celui-ci a été
acheté par le consommateur au moment même où il
amasse la poussière d’une nouvelle blu-raythèque.
Dès maintenant, l'édition européenne du Iron
Man de Jon Favreau (2008) peut être remontée par le
nouveau cinéaste derrière chaque télécommande.
Depuis quelques mois, les acheteurs des films de Disney peuvent clavarder
avec d'autres familles à travers le globe qui écoutent
le même film. On imagine déjà la version «remontable»
de Pulp Fiction ou les belles conversations avec nos cousins
français autour de grands débats du monde de l'animation:
«est-ce que Pinocchio fait bien de mentir si c'est pour
s'en sortir?». Encore loin de servir une quelconque visée
pédagogique (le remontage d'un film en extraits, pourquoi pas?)
ou un échange critique consciencieux (peut-être, mais le
public visé n'en est pas le plus grand friand), le BD-Live représente
un certain achèvement entre l'expérience cinématographique
et l'avancée technologique maison. Une fois l'image de cristal
et le son net, c'est l'interactivité qui en vient à manquer
au «simple» produit vendu. Comme si le film ne suffisait
plus, la ludicité de l'arnaque charme les tenants d'une consommation
douteuse (là où la technocratie devient aussi nauséabonde,
je clame enfantillages et engrenages du marché) chez qui l'expérience
cinéphilique s'érige autour d'un noyau de divertissement
qui fonctionne au rythme du consommateur toujours enragé («j'ai
plus de fonctionnalités Blu-ray que toi!»).
IRON MAN de Jon Favreau
C'est un peu le bond entre l'adorée Cinémathèque
française de Henri Langlois (ou plus près d'ici le défunt
Ex-Centris) qui se transformerait en mégaplex où la salle
est entre l'arcade et le bistro. Sans crier gare, le Blu-ray démystifie
cette relation face au cinéma qui, bien qu'on en convienne tous,
sera amenée à changer radicalement si le bond vers une
distribution plus généreuse des oeuvres indépendantes
de la part des distributeurs reste autant à plat. En coupant
l'herbe sous le pied des jeunes productions, en les condamnant via un
nouveau support de distribution dispendieux restreint aux plus nantis,
le combat pour un cinéma différent n'a peut-être
jamais semblé aussi difficile quand pourtant le Blu-ray devrait
permettre une appréciation plus complète, plus intégrale
(et c'est ce que l'on souhaite tous) de films d'ici et d'ailleurs. Ici
avec le disque haute définition de C.R.A.Z.Y., d'ailleurs
avec les quelques magnifiques transferts de films étrangers qui
réussissent à nous parvenir. Tout ceci sans compter la
pléiade de rééditions comme celles de Casablanca
(1942) et The Day the Earth Stood Still (1951) de grands studios,
qui frôlent la perfection et constituent sans aucun doute l'état
idéal pour le visionnement d'artefacts (dans la mesure où
une grande partie du grain originel est conservée en éliminant
cette fois les imperfections du numérique) tout en venant soudainement
redorer le blason du rouleau compresseur hollywoodien.
Si en bout de ligne le succès du Blu-ray dépendra certainement
plus de la mort du DVD que du triomphe de la haute définition
(niveau de qualité qui, je le rappelle, nécessite un téléviseur
compatible haute définition et un système de son ambiophonique
pour en tirer réellement profit), mon voeu le plus cher est d'avoir
sensibilisé le lecteur au changement de garde qui s'avère
imminent. Chargée de grandes qualités, mais de sournoiseries
dont il faudra se méfier, la venue d'un nouveau format va modifier
profondément cette conception de la cinéphilie qui nous
convient à tous dont je parlais plus haut. Que l'on se réfugie
dans les fichiers « torrent » ou dans les festivals,
c'est tout un pan du cinéma qui est en train de se métamorphoser
dans cette nouvelle ère numérique qui, entre les mains
des compagnies, se dote d'un mandat curieusement différent de
celui qu'il a gagné lorsque utilisé par des cinéastes
contemporains comme Abbas Kiarostami ou Jia Zhang-ke qui depuis favorisent
le numérique dans une économie de moyens et une nouvelle
indépendance de tournage. Déposé sur le seuil de
deux réalités (le numérique et le celluloïd)
il convient maintenant de dire sans jouer les prophètes de malheur
que nous vivrons la mort du DVD en direct de nos écrans. Lorsqu'on
revient en arrière de 10 ans, The Blair Witch Project
proposait de diviser ses deux registres de réalité à
l'aide d'une caméra 16mm et d'une caméra vidéo.
Stratégie audacieuse qui a fait ses preuves depuis, c'est lorsque
le numérique sera apposé ainsi au numérique haute
définition que sa dernière heure aura sonnée. Éloignons-nous
du récit avec ce réel numérique sali, rapprochons
nous de la continuité avec une réalité en haute
définition dira-t-on. C'est ainsi que se termine l'histoire,
c'est avec amertume qu'une autre commence.