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2003
2004
2005

OUBLIER CHEYENNE (2005)
Valérie Minetto

Par Jean-François Vandeuren

L’engagement social au cinéma n’a en soi rien de vraiment nouveau et était déjà fortement présent au cœur du cinéma russe et allemand dans les années 20. De son côté, le discours qui ressort aujourd'hui des films cherchant à réveiller les ardeurs d’une population somnolente fait état d’une urgence d’agir possédant plusieurs points communs avec celle mise en évidence par ces deux écoles du passé, lesquels sont présentés cependant d’une manière moins subtile et plus insistante, voire parfois manipulatrice. Le but de ces différents efforts reste tout de même fort louable. On pensera en ce sens à un cas extrême comme Fight Club, qui demeure une des pièces les plus percutantes rattachées à ce type de discours dans le cinéma contemporain. On reconnaîtra d’ailleurs dans ce Oublier Cheyenne de Valérie Minetto certaines ressemblances avec les idées véhiculées par le film de David Fincher. Le présent effort se démarque cependant par la façon dont il démontre que les meilleurs intentions ne sont pas forcément totalement réalisables à court ou à long terme si l’on prend sérieusement en considération nos préoccupations personnelles et nos perspectives d’avenir. Ou ne serait-ce pas plutôt ce que l’on essaierait de nous faire croire? Encore là, deux options s’offrent à nous. À nous de choisir notre niveau d’engagement nous dirait un certain Tyler Durden. Des concessions sont-elles néanmoins possibles?

Dans Oublier Cheyenne, Minetto nous raconte l’histoire d’une professeure, Sonia, qui perdit de vue son amie de cœur, Cheyenne, après que celle-ci fut mise au chômage et que ses dettes l’amenèrent plus tard tout droit à la rue. Résignée à ne plus servir un système aussi pourri, Cheyenne partit se réfugier à la campagne pour tenter de s'intégrer aux valeurs et modes de fonctionnement plus simples de la vie rurale. S’ennuyant de cette dernière, Sonia sera alors tiraillée entre sa vision de la vie en société et celle plus libre en apparence que vit présentement Cheyenne, sachant toutefois pertinemment que toutes deux devront faire des sacrifices si elles désirent se retrouver un jour.

Une bonne partie du discours de la cinéaste française est évidemment amenée à l'écran par le biais de dialogues qui s’avèrent souvent assez percutants, particulièrement vu l’argumentation s’y installant, venant mettre en opposition deux points de vue en les présentant comme étant aussi valables l’un que l’autre. En ce sens, la particularité dans ce cas-ci est que le cœur même du film de Valérie Minetto ne repose pas entièrement sur une propagande cherchant à nous ouvrir les yeux sur un monde courrant à sa perte, vu l’exploitation qui en est faite par des institutions beaucoup trop fragiles ou tout simplement corrompues, sans jamais chercher à faire la part des choses. Minetto parvient, à l’opposée, à mettre en perspective la validité de deux approches qui avancent un discours similaire et qui gagneraient énormément à se rejoindre. Un prônant une forme de protestation afin d'encourager le changement, l’autre s’avouant vaincu d’avance et cherchant déjà une alternative.

Oublier Cheyenne est un film qui est ainsi beaucoup plus axé sur les individus et les manières dont ils essaient de faire face à ce dilemme que sur le problème en soi. La cinéaste forge en ce sens une approche esthétique assez terre-à-terre afin que notre attention soit dirigée entièrement vers ses personnages. Un des points particulièrement brillant du film à cet effet, et qui permet d’ailleurs à la réalisation de Minetto d’atteindre des sommets parfois vertigineux, se produit lorsque cette dernière nous plonge dans un état onirique où différents personnages qui ne se connaissent pas nécessairement entrent en contact et créent des liens par le biais de la pensée d’une autre. Une trouvaille extrêmement bien manœuvrée par la réalisatrice et qui est d’autant plus toujours amenée de manière à ce qu'elle ne vienne pas rompre le rythme de l’effort et qu'elle entre plutôt en parfaite harmonie avec celui-ci.

Une agréable surprise donc que ce premier effort signé Valérie Minetto. Celle-ci nous offre en final une œuvre qui atteint la cible par la lucidité et le minimalisme d’une mise en scène conservant une grâce qui véhicule parfaitement les problématiques mises en évidences par la cinéaste, particulièrement en ce qui a trait aux difficultés sur le plan personnel de passer à l’action et de se départir de ce que nous avons beaucoup trop tendance à prendre pour acquis. Un point tout à l’honneur d'Oublier Cheyenne, mais qui l’empêchera peut-être en même temps d’atteindre une certaine forme de postérité. Malgré tout, le film de Minetto conserve tout le mérite d’avoir su débattre d’un sujet alimenté bien souvent unilatéralement par les passions qu’il soulève en conservant une forme d’objectivité se faisant de plus en plus rare alors que cela devrait être tout le contraire.




Version française : -
Scénario : Valérie Minetto, Cécile Vargaftig
Distribution : Mila Dekker, Aurélia Petit, Malik Zidi, Guilaine Londez, Laurence Côté
Durée : 86 minutes
Origine : France