FIGHT CLUB (1999)
David Fincher
Par Jean-François Vandeuren
Parfois arrive un film qui en vient à dépasser le principe
du simple spectacle sur une pellicule véhiculant 24 images à
la seconde sur toile de fond. Un film qui reflète la vie des
occidentaux comme elle est dans ses détails les plus pitoyables
de banalité et qui en vient à nous toucher, nous comprendre
et nous éveiller comme pratiquement rien ne l’avait fait
auparavant. Ce que je vous expose présentement sont les bases
même de ce qu'un film comme Fight Club a été
pour moi : une révélation crue d'une énorme nécessité.
Tout d’abord, un auteur : Chuck Palahniuk. Prenant place comme
une des rares voix littéraires d’une génération,
à travers une avalanche de phrases révélatrices
et brillantes dans des contextes pouvant paraître farfelues, mais
ô combien brillamment composées, il aborde dans son premier
opus l’absence de sens d’une génération qui
n’a rien à contempler devant elle par rapport à
une quête déchue dans laquelle on remarque facilement une
absence quasi totale du réel. Aucune place désormais à
l’ambition et au rêve quand le cauchemar du concret et du
quotidien nous guète. Le néant dans sa forme la plus pure.
Par la suite, un cinéaste : David Fincher, réalisateur
brillant derrière des merveilles de style et d’ingéniosité
tel que Se7en, une des oeuvres les plus accomplies du cinéma
américain des années 1990. On pouvait s’attendre
à ce que la rencontre entre les deux artistes témoigne
d’un génie tel qu’on ne serait pas près de
l’oublier et, de plus, bien loin d’en décrire toute
la subtilité et la finesse malgré les litres d’encres
qui en découleraient. Et bien, c’est tout à fait
le cas. Un film à la voix unique et directe débordant
de style et d’idées. Une perfection du cinéma moderne,
voir une œuvre indispensable autant cinématographiquement
parlant que dans son contexte social.
Un film comme Fight Club est une œuvre où l’histoire
est à la fois extrêmement ingénieuse au niveau de
la structure et en même temps, voir surtout, prétexte à
vouloir tenter de changer notre existence pour quelque chose de moins
poussé vers le matérialisme et les fausses idéologies.
Mais attention, il ne s'agit tout de même pas d'un cours où
l'on tente de vous imposer une morale. Le travail sur le plateau était
de vous exposer le problème, le reste du boulot n'en revient
qu'à vous. En d'autre termes, l'idée derrière l'écriture
est de se concentrer pratiquement en sens unique en fonction du discours.
Plusieurs d’entre-nous, surtout de ma génération
et de la précédente, c’est-à-dire les personnes
âgées entre vingt et trente ans, se reconnaîtront
facilement dans les désormais célèbres phrases
avancées par Tyler Durden : emprisonné dans un boulot
d’une lamentable platitude, voir dans un enchaînement du
quotidien menant à une survie de l’enveloppe corporelle
tandis que l’âme s’évapore peu à peu
pour sombrer dans un intérêt voué aux possessions
matérielles et aux relations interpersonnelles artificielles.
Dans le cas présent, on nous expose à la société
ou, plus précisément, à une vitrine tout ce qui
a de plus malsaine tourbillonnant autour de la consommation dans un
monde où l’avoir aura finalement pris le dessus sur l’être
et face au système, un groupe de gens comme tout le monde, se
confondant dans la masse, grandissant peu à peu et prêt
à aller jusqu’au bout pour remettre les pendules à
l’heure. On le voit d’ailleurs tous les jours quand on marche
tout simplement dans la rue. On a qu’à évaluer ce
qui nous entoure : tous former autour du même moule pour la plupart.
L’excellence se construit à l’entour d’une
image et non pas par rapport à ce que l’on a à communiquer.
Les besoins primaires tel que se loger, se vêtir, se nourrir se
seront transformés pour devenir des accessoires où il
s’agit maintenant de composantes utilisées dans une formule
visant à tenter d’emmener l’homme au dessus des autres
par le biais des apparences. Plus question d’aborder le sujet
en tant que base fondamentale de la survie. C'est ce qui nous amène
plus précisément au film en tant que tel. Le principal
protagoniste, un narrateur symboliquement dépourvu de nom, fait
la connaissance de Tyler Durden. Tyler fabrique du savon en barre. Tyler
lui demande de lui donner un coup de poing en cognant de toutes ses
forces. Tyler a un plan. En Tyler ils croiront.
Fight Club est une oeuvre brillamment et adéquatement
formulée et qui bénéficie d’une structure
de récit contagieusement efficace. La dynamique du film est présenté
par un enchaînement de scènes conduit par une merveilleuse
utilisation de la narration, rappelant le génie de ce côté
de films comme Trainspotting et American Psycho. On
nous offre un spectacle à la fois déroutant par rapport
au chemin qu'il emprunte, on a qu'à penser au retours en arrière
au début du film où on nous emmène à un
certain point dans le passé pour nous faire comprendre le contexte
et, tout à coup, le narrateur juge qu'il faut reculer d'avantage.
Sublime. Beaucoup d'idées au niveau de l'exploitation de l'histoire
et de la symbolique sont composés de façon aussi ingénieuse
tout au long du film. Il faut dire que la composition de l'intrigue
en tant que tel obligeait un peu à ce genre de résultat.
Mais ce qui m'a totalement hypnotisé et réveillé
avec Fight Club c'est le contenu en tant que tel. Le message,
la claque en pleine face. À quelque part le tout peut paraître
comme une certaine forme de propagande, mais il faut aussi dire qu'à
quelque part on nous montre des solutions fatalistes parce que c'est
malheureusement là où on en est rendu. Nous vivons à
une époque où à peu près personne regarde
autrui dans les yeux, où l'on s'enferme dans une bulle qu'on
forme d'objets inutiles accumulés en échange de notre
sueur et notre temps. Mais le vrai problème dans tout ça
est que le monde s'y plaît, personne ne se risque à hausser
ton ou à tenter de changer quelque peu les choses, simplement
faire une différence. "Les ignorants sont bénis"
(The Matrix).
Enfin, visuellement parlant, David Fincher démontre encore sa
force et sa vision en tant que référence parmi les artisans
du nouveau cinéma américain. Il pousse encore plus à
fond un style développé et maintes fois poussé
à ses limites à travers ses Alien³, Se7en
et The Game. Il témoigne ici la voix d’un nouveau
langage qui adapte à la fois un style moindrement classique tout
en le rendant beaucoup plus vibrant de vie et significatif. C’est
aussi un style qui est encore une fois accompagnée d’une
force incontestable au niveau de la composition de la photographie qui
tient tout simplement du génie, surtout en ce qui attrait à
la mise en forme des textures de l'image. Utilisation facilement identifiable
vu l'inspiration qu'elle est devenue pour d'autres productions telles
Minority Report ou The Ring par exemple. D'autre part,
la composition et le choix de plans sont d'une justesse phénoménale.
Les inspirations du réalisateur ne sont pas à prendre
au dépourvu disons le clairement. On se retrouve donc devant
un film qui est véritablement bourré d’ingéniosité
au niveau de l’exploitation du visuel et du montage. Certaines
scènes vont jusqu’à changer de plan à la
seconde près et le pire dans tout ça, où devrais-je
dire le plus incroyable, c'est que le tout est tellement fluide que
c'est un détail qui ne se remarque pas nécessairement.
Une parfaite orchestration à ce niveau. D’autre part, le
film est enveloppé par des compositions musicales dignes des
plus grands albums électroniques de la dernière décennies.
Collaborateurs de Beck sur le désormais classique Odelay,
The Dust Brothers ont composé une trame sonore à la fois
excentrique, non répétitive et extrêmement inventive,
baignant le film parfaitement dans des agencements "ambient"
aux allures psychédéliques.
Ceux qui auront vu avant tout de la violence gratuite dans Fight
Club ont tout simplement écouté le film qu’en
surface. Dans un chef d’œuvre où les combats sont
synonymes de manifestation et de défoulement face à un
mal de vivre présenté dans la plupart des vies des égarés
réveillés de la société capitaliste du XXIe
siècle, tout ce brouhaha n’aura pu être que la métaphore
extrémiste d’une forme de réponse envers laquelle
je n’aurai pu qu’être entièrement en accord.
Faisant parti d’une certaine idéologie face à laquelle
se trouve beaucoup d’incompréhension dans un monde où
les gens ordinaires en ont que pour les vedettes, les shows télévisés
et les mini téléromans que sont les nouvelles de fin de
soirée, ce chef d'oeuvre nous présente un malaise où
je me suis personnellement reconnu. À quelque part voulant réveiller
tous ces égarés, mais en même temps, je me sentais
impuissant face à la cause. Non pas seul, mais trop peu nombreux.
Articulé par un style et une structure tel que j’en ai
rarement vu dans ma vie à travers les diverses œuvres composant
le septième art, surtout en ce qui attrait au cinéma américain
moderne, le tandem Fincher et Palahniuk nous font pénétrer
dans les dessous bien vivant d’un monde ayant perdu ses valeurs
fondamentales et s’étant réfugié dans l’artificiel.
Également, dans l’intention de faire suite à une
œuvre d’une aussi grande nécessité, je souhaite
de tout mon cœur que le livre Survivor, du même
auteur que Fight Club vienne à être adapter en
tant que long métrage par un réalisateur possédant
un talent aussi énorme que celui de David Fincher. Un chef d’œuvre
assuré. Pour le moment, Fight Club demeure une énorme
partie de la réponse que plusieurs d’entre-nous cherchions.
Un pure chef d’œuvre de cinéma accentué d’un
message essentiel qui sera dans les alentours pour encore bien des années.
Un film culte qui ne mourra jamais. Réveillez-vous!
Version française :
Fight Club
Scénario :
Jim Uhls, Chuck Palahniuk (roman)
Distribution :
Edward Norton, Brad Pitt, Helena Bonham Carter,
Meat Loaf
Durée :
139 minutes
Origine :
États-Unis
Publiée le :
25 Septembre 2003