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ALIEN (1979)
Ridley Scott

Par Pierre-Louis Prégent

La science-fiction est un peu le mouton noir de la famille des genres cinématographiques diront certains. Il faut admettre que tout comme chez son petit frère que l'on appelle communément le cinéma d’horreur, les mauvais titres sont supérieurs en nombre. Malgré une quantité astronomique de plaies béantes (et parfois bien gluantes) dans son répertoire, ce genre au concept liant deux éléments forts intéressants arbore plusieurs grandioses films de l’histoire du cinéma. Pensons à Metropolis, 2001:A Space Odyssey, A Clockwork Orange, Star Wars, Brazil, E.T., etc. Kubrick, Gilliam et Lucas figurent parmi la liste des artistes ayant gravé à jamais leur nom comme parrains de l’inimitable réussite dans le genre. Toutefois, c’est Ridley Scott qui, dans un sens, mérite fondamentalement le titre de père. Deux de ses films, Blade Runner et Alien, ont su définir l’essence de la science-fiction dans un cinéma purement narratif.

Le scénario est plutôt simple, et rappelera celui d’une quantité phénoménale de films de série Z : l’équipage d’un vaisseau commercial appelé le Nostromo intercepte un S.O.S. venant d’une mystérieuse planète lors de son voyage de retour vers la Terre. Dans l’obligation protocolaire d’aller faire des vérifications sur place, ils se rendent sur la sombre et mystérieuse planète. Quelques membres de l’équipage partent explorer et s’enfoncent dans d’étranges cavernes organiques et abyssales où ils découvrent une espèce de nid. D’interminables rangées d’œufs sont présentes, et, soudainement, une sorte de parasite étrange s’éjecte brusquement de l’un d’eux pour aller s’étamper au visage de Kane (interprété par l’excellent John Hurt), l’un des téméraires explorateurs. Ramené d’urgence au Nostromo, Kane, avec l’étrange créature arachnide solidement accrochée au visage, sombre dans un état comateux. Après quelques jours, elle se détache, est tuée par l’équipage et fait l’objet de quelques tests en laboratoire. On découvre que le sang de l’organisme est en fait un puissant acide. Par la suite, miraculeusement, Kane se réveille de son profond sommeil, pour très vite découvrir, dans une scène d’une intensité mémorable, qu’il a été fécondé par le parasite, dont le rejeton ne tarde pas à lui défoncer la cage thoracique, pour ensuite se sauver dans un quelconque recoin de l’immense Nostromo. Il y a donc un intrus à bord, et celui-ci grandira, jusqu’à devenir une horrible créature devenue légendaire aujourd’hui. C’est ainsi que le film se dirige vers une dynamique de prédation d’une efficacité rarement égalée.

D’abord soulignons l’aspect visuel, tout à fait remarquable, qui vient créer une géographie fermée, futuriste, froide, mystérieuse et envoutante. Les décors sont tout bonnement hallucinants. Chaque mur du Nostromo comporte un amas de détails phénoménaux. L’éclairage est souvent allogène, et la blancheur des décors qui s’y amalgame offre un sentiment unique au spectateur, qui a réellement l’impression de ressentir la froideur des pièces du vaisseau. L’inquiétante planète donne également froid dans le dos, que ce soit de son ciel brumeux ou encore de ses cavernes organiques.

Malgré tout, c’est définitivement l’aspect sonore qui donne à Alien une sensation cauchemardesque aussi intense. Si la plupart des cinéastes tentent de susciter la frousse avec des mélodies nerveuses ou des sursauts auditifs, Ridley Scott a compris qu’avec le silence, la peur et l’anticipation sont de mille fois amplifiées. Il n’y a que peu de musique dans Alien, et tant mieux. On a misé ici sur un univers sonore. Le bruit fantomatique constant régnant dans le vaisseau ainsi que les sonorités multiples provenant de diverses consoles se complémentent aux images froides et viennent englober le spectateur, qui est complètement absorbé par l’univers cinématographique riche et hypnotique qu’on lui présente. Isolé avec les sept personnages dans ce huis clos au beau milieu de l’espace, on a réellement l’impression que personne ne pourra nous entendre crier (la célèbre phrase présente sur l’affiche originale du film). Franchement, rarement ai-je été aussi profondément obnubilé par l’atmosphère d’un film.

Côté réalisation, chapeau à Ridley Scott! La lenteur du rythme, des mouvements de caméra, l’imposante largeur du cadrage dans plusieurs plans permettent à l’auditoire de ressentir le vide et le froid du lieu filmique et de s’y fondre complètement. Sans être aucunement soporifique, l’ambiance créée suscite une sorte d’impression de rêve comateux... et cela est tout à fait unique. Scott est un hypnotiseur qui, de son pendule lent mais fascinant, s’assure d’installer le spectateur dans un état quasi-onirique. Ses images et sa mise en scène sont fabuleuses, et il a ici engendré de nombreuses scènes aujourd’hui mythiques (la scène où la créature sort de l’abdomen de John Hurt, celle où la véritable identité du personnage de Ian Holm est révélée, etc.).

L’interprétation est tout aussi admirable. Sigourney Weaver, dans le rôle d’Ellen Ripley, est d’une efficacité peu commune. Et que dire de Ian Holm, ainsi que de John Hurt, qui contribuent tous deux à des moments inoubliables du cinéma. La camaraderie de certains des personnages, la mésentente à d’autres moments, l’inhumanité d’un certain humanoïde, etc. sont tous merveilleusement illustrés par des comédiens talentueux et brillamment dirigés.

Bref, Ridley Scott emploie ici un scénario qui aurait pu donner un résultat extrêmement mollasson. C’est la faculté de créer une atmosphère enivrante qui représente un réel défi quand vient le moment de raconter une histoire de science-fiction, quelle que soit sa complexité. Et sur ce point, Alien reste immanquablement, encore à ce jour, l’une des plus grandes réussites. Comme je l’ai mentionné précédemment, Alien constitue le modèle par excellence du film de science-fiction réussi, car on nous raconte ici une histoire qui, sans le talent absolu de tant de gens, n’aurait été qu’un autre de ces films à «glue, bibittes et vaisseaux spatiaux». Autrement dit, on a réussi à faire un feu d’artifice avec une simple étincelle... c’est ça, la vraie magie du cinéma! Si fréquemment et grotesquement plagié, Alien est tout simplement un chef-d’œuvre.




Version française : Alien: Le Huitième passager
Scénario : Dan O'Bannon, Ronald Shusett
Distribution : Sigourney Weaver, Tom Skerritt, John Hurt, Ian Holm
Durée : 117 minutes
Origine : États-Unis, Angleterre

Publiée le : 7 Mai 2005