L'ÂGE DES TÉNÈBRES (2007)
Denys Arcand
Par Nicolas Krief
Les genoux tremblotant, les caleçons coincés dans la craque,
les gouttes de sueur sur le front; vendredi soir, c’était
la projection de L’Âge des ténèbres,
et j’étais nerveux. Nerveux et anxieux : vais-je voir le
meilleur film de l’année détruit sans raison par
les français? Vais-je voir un pur navet d’un réalisateur
déchu? Autour de moi, il y avait tout le gratin de l’élite
culturelle montréalaise : des journalistes de quotidiens prestigieux,
des animateurs et animatrices d’émissions tendances…
et un chroniqueur de Salut, Bonjour! Tous s’étaient
donnés rendez-vous pour un des événements clés
du Festival du Nouveau Cinéma. Ça y est, les portes s’ouvrent,
les gens commencent à entrer ; on déchire mon billet,
j’entre, je m’assoie, et c’est parti.
Jean-Marc Leblanc (Marc Labrèche) est un perdant notoire. Sa
vie est un désastre; sa femme (Sylvie léonard), une agente
immobilière littéralement fusionnée avec son cellulaire,
ne lui porte plus d’attention. Ses deux filles font comme s’il
n’existait pas et sa mère est à l’article
de la mort. Son travail est terriblement déprimant et sa patronne
(Caroline Néron) est hyper zélée et castratrice.
Sa maison sur la banlieue est beaucoup trop grosse, sa piscine beaucoup
trop creusée et sa pelouse, bien trop verte. Jean-Marc est mou,
sa capacité à se faire respecter de sa famille et de ses
supérieurs est inexistante, il ne peut même plus fumer
en paix. Son seul moyen d’échapper à cet enfer capitaliste,
c’est le rêve. Il se créé une amante starlette
et réduit sa patronne au statut d’esclave, il imagine être
un écrivain célèbre qui saute une journaliste nymphomane.
La question première du film est : Où la société
québécoise des années 2000 est rendue? Arcand se
sert de cette prémisse de base pour couvrir tous les sujets,
joies, problèmes et vices de notre belle province. J’ai
bien dit tous les sujets : la circulation, la banlieue remplie de capitalistes
névrosés, le racisme, l’homosexualité, la
cigarette, les hommes, le stade olympique, la politique, le «speed
dating», etc., etc., etc. Il ne manque que les nids de poule pour
que son portrait soit complet, et peut-être même qu’il
en parle par métaphore ou dans le générique. Dans
Les Invasions Barbares, il abordait aussi plusieurs sujets
de notre société, mais d’une manière si fine,
si intelligente qu’on ne pouvait qu’applaudir ses talents
scénaristiques. Dans son dernier long-métrage, les thèmes
abordés nous sont littéralement crachés à
la tronche en répétition, comme un lama qui aurait un
dérèglement des glandes salivaires. Pas de temps à
perdre avec les dialogues subtils ou les images sobres. De ce fait,
L’Âge des ténèbres devient un film
grossier. Contrairement à ce dernier, Les Invasions Barbares
est un drame, une tragédie ; il est donc possible que ce soit
son manque de talent pour la comédie qui explique qu’il
n’ait pas été capable de livrer son message intelligemment.
L’humour est un art extrêmement difficile à maîtriser.
Tout réalisateur n’est pas Brooks, Allen ou Keaton. Je
crois que le plus gros problème du dernier film de Denys Arcand
c’est justement le fait que ce soit une comédie. La comédie,
c’est pourtant la caractéristique première de presque
tous les films québécois, la majorité de nos films
commerciaux sont des comédies. Pourquoi notre cinéaste
le plus reconnu n’y tenterait pas sa chance? Eh bien c’est
un échec total. Les moments d’émotion qu’il
filme d’habitude avec brio ont été remplacés
par des farces qui, pour la plupart, tombent à plat. Des gags
burlesques mal calculés qui feraient se retourner dans sa tombe
ce pauvre Chaplin. Les répliques sont artificielles, et les meilleures
d’entre elles sont encadrées par des mauvaises blagues
à caractère sexuel, évidement. De plus, la fameuse
séquence «médiévale» est d’un
ridicule consommé. Les moments d’imaginaire ont étés
ponctués, de façon à ce que le spectateur fasse
bien la différence entre ses rêves, et la réalité,
comme si le film avait besoin d’un mode d’emploi. C’est
triste qu’un de nos plus grands réalisateurs nous prenne
pour des imbéciles. C’est dans les périodes de rêve
qu’Arcand se permet quelques éléments de distanciation
complètements superflus, à la limite du prétentieux.
Les grands moments de rire furent lorsque que le public apercevait le
minois d’une vedette bien de chez nous venue faire une petite
apparition. Et des caméos, il y en a : Véronique Cloutier,
Michel Rivard, Marie-Michelle Desrosiers, Luc Senay, Thierry Ardisson,
Laurent Baffie, Benoît Brière, Bernard Pivot, et plusieurs
autres.
La distribution principale est toutefois très solide. Alors que
tout ce vedettariat qui prend part au film relève plutôt
d’un coup de publicité, les acteurs principaux prennent
grand plaisir à interpréter des clichés gros comme
un camion. Sylvie Léonard est plus que crédible, même
si elle reprend le rôle d’Annette Benning dans American
Beauty. Didier Lucien campe avec grand talent le rôle du
collègue blasé de Jean-Marc, particulièrement dans
une scène d’insulte raciste. Et que dire de Marc Labrèche,
ce garçon m’impressionnera toujours. Il excelle en banlieusard
désillusionné, dépassé par tous ce qu’il
l’entoure. Pour une fois dans sa carrière d’acteur,
il ne parodie rien, son ton est réaliste, et la douleur semble
réelle. Bref c’était un choix idéal pour
interpréter un tel perdant, une jolie métaphore de notre
belle communauté.
Le générique de fin apparaît, les lumières
s’allument; le film est terminé. Denys Arcand est là,
devant l’écran, il attend les questions du public. Première
question : «Qu’est-ce qui vous a inspiré pour le
film?» Réponse : «Moi.» Je sors de la salle.
Je ne suis pas déçu, je ne suis pas heureux, je viens
de voir un film très moyen, d’un bon réalisateur
qui essaie de sortir de son créneau habituel, et qui se plante.
C’est la petite histoire du film québécois ayant
reçu la pire couverture médiatique du 21e siècle.
L’Âge des ténèbres clôt sur
une mauvaise note une trilogie qui a démarré avec deux
grands films. Sans venir détruire littéralement le propos
du triptyque, ce dernier opus jure beaucoup avec le reste de l’œuvre.
En espérant un retour aux sources, bonsoir.
Version française : -
Scénario :
Denys Arcand
Distribution :
Marc Labrèche, Sylvie Léonard, Diane
Kruger, Caroline Néron
Durée :
104 minutes
Origine :
Québec
Publiée le :
29 Octobre 2007