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8½ (1963)
Federico Fellini

Par Frédéric Rochefort-Allie

Un homme suffoque dans sa voiture, seul. Autour de lui, de nombreux automobilistes, eux aussi pris dans un embouteillage, l'observent avec voyeurisme dans le silence le plus mortel qui soit. L'homme meurt et s'envole très haut dans le ciel, pour finalement réaliser que tout cela n'était qu'un rêve. Débutant par l'une des plus grandes introductions de l'histoire du cinéma, le chef-d’oeuvre de Frederico Fellini n'a pas pris une seule ride depuis 1963. À ceux qui se demandent pourquoi un titre aussi farfelu, additionnez le nombre de longs-métrages du cinéaste aux courts métrages et l'équation donne ce huitième film avec une demie, une oeuvre qui porte ironiquement sur la création.

De L'amore à La Dolce Vita, l'héritage qu'aura laissé Fellini au cinéma est indélébile. Plongeant toujours le spectateur dans un univers intimiste et surréaliste, on pourrait supposer qu'une panne d'inspiration aurait pu le mener jusqu'à son huitième long-métrage et demi, vu le sujet. Car ce Guido Anselmi, incarné par Marcello Mastroianni, miroite celle du cinéaste. On y voit un homme rongé par la crainte de n'avoir rien à créer en bout de ligne, du vide qui le dévore. Tous les pions sont en place sur l'échiquier, tout pourrait pourtant bien aller, si seulement Guido pouvait se décider à créer. Plutôt que de sérieusement faire avancer son projet, Guido retombe dans des souvenirs et des fantasmes lointains.

Inspiré par son propre univers pour la création de ses personnages, Fellini se surpasse dans l'écriture de son scénario. Les protagonistes de son oeuvre sont si brillamment écrits, qu'on en vient à comprendre Guido et à ressentir son étouffement et sa peur. Les séquences oniriques permettent aussi de pénétrer dans son âme, faisant l'effet d'une psychanalyse, où chaque rêve peut s'interpréter sur l'ensemble de l'oeuvre. Rares sont les scénarios qui s'acharnent autant sur les personnages et leur dimension psychologique. Puis, si tout est supposé être autobiographique en création, est le seul film qui fait si bien le pont entre la vie et l'art, démontrant parfaitement le lien qui les unis.

Il n'est pas si difficile de comprendre pourquoi, mais surtout comment, Terry Gilliam puise certaines idées chez Fellini, qu'il considère comme l'un de ses maitres. La paternité de chez Brazil est indéniable. Gilliam songeait même le nommer 1984 1/2 au départ! Il en va de même pour des cinéastes comme David Lynch, Francis Ford Coppola, Peter Greenaway, Quentin Tarantino et Jean-Claude Lauzon qui ont tous repris à leur façon un certain aspect de ce chef-d'oeuvre pour faire eux aussi des oeuvres marquantes. Les références sautent aux yeux.

Avec sa réalisation en noir et blanc et son décor rempli de fontaines, bercé par les pièces de Tchaïkovsky et Rossini, est un pur délice visuel et auditif. De l'introduction claustrophobe à la fin tout aussi brillamment réalisée, la maitrise de Fellini dans la réalisation permet à certaines séquences qui autrement auraient paru plutôt floues, de prendre forme et de s'imbriquer parfaitement au reste. Les rêves et les souvenirs ont chacuns leur importance, car Fellini leur voue un amour profond. Sans eux, n'aurait plus aucun sens.

Le film confirme aussi que quand Fellini et Mastroianni collaborent, une magie se crée. Celui qui avait marqué le cinéma au grand complet dans La Dolce Vita revient en force dans pour y trouver la performance de sa carrière. Guido n'est pourtant pas un personnage si exigeant au départ, mais Mastroianni s'harmonise si parfaitement avec le style de Fellini, qu'aucun autre acteur n'aurait pu incarner ce personnage, car il semble fait pour lui. Un peu comme les collaborations entre Martin Scorsese et Robert De Niro. Mastroianni dégage une classe et un charisme qui font de lui une star éternelle du cinéma. L'image de lui-même, lunettes sur le nez dans un complet noir est une véritable icône.

Finalement, reste même à ce jour un film qui sort des conventions. Comme le vin, le film se bonifie avec l'âge. Même si son influence est majeure, la vision unique de Fellini demeure inégalée en son genre et son scénario signé de main de virtuose exerce encore une grande fascination, tant chez les créateurs que les spectateurs, dépassant donc largement un grand nombre de films produits en son époque. Ce chef-d'oeuvre est certainement le meilleur film de Fellini, voire même du cinéma... sur le cinéma!




Version française :
Scénario : Federico Fellini, Ennio Flaiano
Distribution : Marcello Mastroianni, Claudia Cardinale, Anouk Aimée
Durée : 138 minutes
Origine : Italie, France

Publiée le : 2 Juillet 2005