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Invasion of the Body Snatchers (1956)
Don Siegel

Le grand sommeil

Par Élodie François
Le recours à la science-fiction a souvent été le moyen le plus sûr et le plus efficace pour se confronter au monde moderne. Pas seulement dans le but de lui résister, mais aussi dans celui de le comprendre, de saisir la grandeur de son pouvoir, l’ampleur de sa structure et de ses méthodes. Cela demande néanmoins une certaine gymnastique, autant pour l’auteur qui souhaiterait prévenir des dangers de la politique et de l’économie que pour le lecteur qui est seul à pouvoir déjouer les pièges dont on l’aurait averti. Lire de la science-fiction, c’est un peu comme lire la vie en braille : tout est là, sous nos doigts, encore faut-il être capable de déchiffrer.

Invasion of the Body Snatchers n’est pas à proprement parler de la science-fiction. Pour ceux à qui la classification importe (on les sait nombreux), il faudrait dire que le film de Don Siegel est du ressort du fantastique. En effet, bien que l’envahisseur soit extraterrestre, l’action se passe dans le monde réel. À ce sujet, nous pourrions dire que la grande différence entre la science-fiction et le fantastique est que l’un se déroule dans un univers de fiction contaminé par le réel alors que l’autre décrit le réel contaminé par la fiction. Or, l’angoisse décrite par Invasion of the Body Snatchers provient précisément de cette contamination improbable du quotidien par un sujet qui lui est totalement étranger.

Cette étrangeté qui se propage dans la ville comme une mauvaise grippe est, dans un premier temps, difficile à diagnostiquer. Et que le personnage principal soit médecin n’y change rien. On croit d’abord à une paranoïa collective, une hallucination contagieuse : une nièce ne reconnaît plus son oncle puis un enfant tente de fuir sa mère. Enfin apparaît un corps, ni mort ni vivant, une sorte d’embryon de la taille d’un homme; ses traits sont grossièrement tracés, ses doigts n’ont pas d’empreintes. Plus tard, la curieuse découverte s’animera, dévoilant d’un même souffle son identité fallacieuse, celle d’une parfaite réplique puisqu’elle est blessée à l’endroit précis où l’homme dont elle devait usurper la place s’était lui-même coupé. À mesure que le jour décline et que la nuit progresse, l’intrigue s’enfonce un peu plus profondément dans un cauchemar. Finalement, ceux que l’on croyait malades sont en vérité les moins souffrants.

D’un point de vue du genre, le film est exemplaire. Les premières séquences installent un sentiment de paisible familiarité; Miles Bennell est un médecin de retour au bercail. Il connaît le pompiste, l’agent de police, le facteur et quelques habitants dont certains sont ses amis. Il retrouve aussi Becky, une ancienne flamme que les études et la carrière du toubib ont éloignée. À cet égard il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire, car, sans en faire son sujet, le film traite de manière élégante la relation de deux divorcés. Relation d’autant plus intéressante qu’elle se construit de manière naturelle et discrète. Réalisé seulement deux années après la levée du code Hays, la chose mérite bien qu’on la soulève.

L’exemplarité, pour y revenir, relève de la transgression de cette tranquille communauté par une autre contrôlée; de l’humain, par son double générique. Le film en va ainsi d’un crescendo haletant, resserrant l’étau sur Bennell à mesure qu’il réalise l’ampleur de la situation. Plus la situation s’étoffe, plus le temps passe, et plus le temps passe, plus la nécessité de dormir se présente. Or, dormir, c’est mourir. L’équation est aussi effrayante qu’elle est inéluctable. La logique du cauchemar, si chère au fantastique, repose sur un principe de dualité : le réel et son altération.

Une première lecture du film l’avait hâtivement rangé dans la catégorie peu enviable des pro-Maccarthystes. En effet, cette propagation silencieuse et l’incitation de vigilance que communique le film à son égard pourraient rappeler cette politique de la délation patriotique que la croisée « anti-rouge » du tristement célèbre sénateur avait encouragée. Et ce ne serait pas faux de le penser. Néanmoins, cette impression est due au roman bien plus qu’au film qui s’efforce du contraire. Une seconde lecture - une lecture juste - renverse complètement les données. S’il est un « rouge » dans le film, c’est bel et bien Bennell, et avec lui tous ceux et celles qui tentent, ou ont tenté, d’échapper à la « contamination ». S’il est un danger, c’est celui de l’indifférence, de la passivité. L’uniformisation de la pensée contre laquelle souhaitait lutter le gouvernement américain était en vérité un moyen déguisé de normaliser la pensée de ses électeurs.

Sous cet angle, tout se précise. Le rôle joué par les inspecteurs de police et psychiatres évoque celui des institutions dans le relais mensonger des informations. Quant au changement soudain dans le comportement des habitants, plus précisément dans celui de ses amis, puis, comble de l’effroi, de Becky, il rappelle dans une troublante similarité ce que pouvait être la trahison par les proches de ceux que la Red Scare avait pris en chasse. Esseulé, contraint à la fuite, mais sûr de sa raison et de son humanité, notre paria tentera dans un ultime élan d’avertir des automobilistes. L’effort sera vain, aucun d’entre eux ne lui prêtera attention. Et c’est bien là la morale de cette histoire que l’on pourrait résumer simplement avec les mots de Bennell : « You might be surprised to see how people allow their humanity to drain away. Only it happens slowly instead of all at once. They didn’t seem to mind ».

Si Invasion of the Body Snatchers s’était terminé ainsi, il aurait probablement été l’une des productions les plus subversives de l’âge d’or hollywoodien. Or, Siegel ne faisant pas partie de ces auteurs à qui l’on permet tout, le film s’est vu octroyer un prologue et un épilogue lui conférant une structure en flashback qui n’est pas sans rappeler celle du film noir. Celle-ci, en plus de prévenir plusieurs « surprises » du film (puisque Bennell est seul lorsqu’il raconte son histoire, on comprend non seulement que Becky ne s’en sortira pas, mais que lui, en revanche, en réchappera) et d’amenuiser le choc de la transgression (on imagine bien que la ville ne sera plus calme pour longtemps, sans quoi Bennell n’aurait pas eu à fuir), elle apporte une solution à ce que l’on croyait, et, en un sens, ce qui devait être sans réponse. Car si ces humains parasités décidaient de le laisser aller sur la voie rapide, c’est parce qu’ils estimaient avec conviction que personne ne le croirait. Cette ouverture incertaine allait dans le sens du titre tapageur que Siegel souhaitait donner à son film : Sleep No More!.

De même que le film de Siegel condamnait les agissements de la politique maccarthyste, le film de Kaufman, lui, critiquera sévèrement les méthodes de la CIA dans ce qu’on appellera le scandale du Watergate... Deux cinéastes, deux époques, mais la même Amérique, et surtout le même désir d’user du genre pour inspecter les coulisses de la société. De quoi rendre au fantastique comme à la science-fiction ce que la classe pensante leur a souvent retiré : de la crédibilité.
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Critique publiée le 9 juillet 2012.