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Company Men, The (2010)
John Wells

Parce que nous sommes tous riches

Par Maxime Monast
Le marché américain est en chute libre. Partout, l’argent flambe. Toutes les strates économiques reliées au mode de vie états-unien anticipent la crise. C’est sur ce désastre, qui affecte certainement les autres pays du monde, que débute The Company Men de John Wells. Mais ce grand événement, cette crise boursière, est vite escamotée ici pour permettre au cinéaste de se concentrer sur un microcosme dont nous ne démordrons pas et dans lequel seront réunis quelques individus venant de perdre leur emploi. Mais pas n’importe qui : des adultes dans la quarantaine, dont le salaire se situe habituellement dans les six chiffres, devant à présent percer leur confortable douillette et se salir un peu en cherchant un emploi. Oh non! La société est en péril. Ce premier long métrage du célèbre producteur (The West Wing, ER) tente d’illustrer ce qui peut arriver aux gens riches en temps de récession. Et c’est avec les mains sales que tout ce beau monde apprendra à se connaître. Ironiquement, on appelle ça de l’ironie!

Le présent récit se concentre sur le cas de Bobby Walker (Ben Affleck), un salarié devant réapprendre à rédiger son curriculum vitae afin de charmer des compagnies du même calibre que son ancien employeur. Cette recherche aura une incidence sur sa famille, la très charmante Maggie (Rosemarie DeWitt) et le très susceptible Drew (Antony O’Leary). Ils devront maintenant penser à leur avenir financier, tandis que l’enfant fera tout ce qu’il peut pour pallier à ces troubles. Durant cette période, Bobby tiendra mordicus aux apparences. Il tentera de maintenir son statut social « à la Tom Ford » : la Porsche, les habits, le golf… Bref, tout ce qui fait de lui un homme, un vrai. Car selon lui, il n’est rien sans ces accessoires, même si, en oubliant son nombril, il n’a rien de très unique. Il fait partie de ces milliers de gens sans emploi. Grossièrement, c’est ce qui constitue la trame narrative de The Company Men : un homme se cherchant parmi tant d’autres.

Parallèlement, ces coupures et cette quête auront des effets différents sur les autres personnages du film. Certes, chacun devra se trouver, mais à quel prix? C’est ici qu’entrera en ligne de compte le personnage de Phil Woodward (Chris Cooper), l’un des plus fidèles employés de la compagnie en question. Il y travaille depuis trente ans, période au cours de laquelle il aura comblé plusieurs postes. Phil est une antiquité, un meuble. Statistiquement et juridiquement, il est devenu nuisible. Dans l’ensemble, le personnage vit pour son boulot. Mais contrairement à Bobby, il est peut-être trop tard pour le recyclage ou la redécouverte.  Il y a ensuite Gene McClary (Tommy Lee Jones), qui est à la tête de ladite corporation. Il en est l’un des cofondateurs. Il bénéficie de ces coupures. Mais cette crise lui fera réaliser plusieurs choses. Il deviendra conscient de sa propre existence, de ses propres faux pas. Il verra clairement le monstre en lequel il a fini par se transformer : une bête dépensant sans limites et vivant dans l’excès. Mais suite à ces fameux licenciements, il deviendra méditatif, voire l’entité spirituelle de l’oeuvre, lui qui n’avait pourtant eu aucun problème durant ses quarante années de service. L’oeuvre de Wells met donc en scène des gens discutables et narcissiques pour soudainement les faire renaître spirituellement. Outre leurs jouets et leurs activités de riches, cette métamorphose regorge d’absurdités. Ils rejettent leur propre essence, ce qu’ils ont été depuis leur naissance. Ce grand projet narratif - raconter la déchéance de ceux qui mènent le marché économique - a l’audace de plaider l’honnêteté et d’être naturellement humain. Une initiative n’entraînant que peu de sympathie.

Avec cette critique simplette de l’économie et de l’avarice américaines, The Company Men réussit tout de même à nous faire comprendre l’essentiel. Nous n’avons peut-être pas droit à des révélations extraordinaires, mais plusieurs petits moments réjouissent à travers cette tumultueuse situation financière. Étrangement, mais peut-être inévitablement, Kevin Costner retient l’attention dans la peau d’un beau-frère désagréable au coeur d’or. Avec un rapport plus terre-à-terre, il réinstaure les bonnes valeurs chez Bobby en plus de lui redonner espoir. S’il est souvent facile d’oublier que Costner est un acteur hors pair étant donnés les rôles moins substantiels qu’il aura campés, ce dernier excelle véritablement ici. Une autre caractéristique mémorable se veut l’excellent travail de Roger Deakins derrière la caméra. Depuis quelques années, ce dernier s’est établi comme l’une des figures importantes de l’esthétique visuelle en signant la direction photo d’oeuvres comme The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford, Barton Fink et Doubt. Ici, il canalise le langage visuel classique s’appliquant à cette histoire. Sans être grandiose ou suffocante, les cadres respectent et s’harmonisent avec l’aura des personnages. Un résultat qui témoigne du travail d’un maître.

Bêtement, The Company Men expose une réalité, des moments partagés par des milliers d’Américains. Le but est certainement de rendre les gens plus conscients de la fragilité de ce système. Par contre, dans l’ensemble, tout ce qui s’articule autour de cet objectif s’avère inutile. Récemment, Up in the Air de Jason Reitman s’était aussi aventuré sur les mêmes chemins, proposant une vision singulière qui habitait la genèse du projet. Un atout que John Wells ne possède visiblement pas et n’aura probablement jamais. Dans le cas présent, la causalité de cette situation précaire est beaucoup trop mince pour lui rendre justice. Mise à part cette leçon pour les gens riches ayant autant pris leur position sociale pour acquise, il est difficile de se lier émotionnellement à eux. Ils ne sont, certes, pas les plus chanceux, mais ils récoltent ce qu’ils ont semé. En vivant seulement pour le boulot, nous oublions le monde extérieur. Un thème qui revient souvent dans les films traitant de la récente crise économique tel Wall Street: Money Never Sleeps. Et malgré l’échec du dernier projet d’Oliver Stone, on lui concédera cette phrase, résumant ce que Wells aurait certainement voulu éviter : « Greed is good. »
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Critique publiée le 24 janvier 2011.