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Juste la fin du monde (2016)
Xavier Dolan

Difficultés d'adaptation

Par Jean-Marc Limoges
Un jeune écrivain homosexuel (évidemment) revient, après une douzaine d’années d’absence, dans sa famille dysfonctionnelle (bien sûr), dont la mère est omniprésente et le père manquant (comme toujours), afin de leur avouer un terrible secret (certes). Non, il ne s’agit pas de la dernière pièce de Michel Tremblay, mais du dernier film de Xavier Dolan, lequel reprend une pièce, toutefois, d’un Français, celle-là, Jean-Luc Lagarce, sans trop la retoucher (cela s’entend). La seule part d’invention dans cette histoire qui se situe — prend soin de nous informer l’incipit — « quelque part… » (« quelque part » au Québec, sans doute, puisque tout, dans ce film, est québécois : les grands espaces, le bungalow, la trempette et une partie du financement... en fait tout, sauf les acteurs), c’est de nous montrer comment une famille française expatriée depuis plusieurs lustres peut s’enraciner bien profondément dans un rang quelconque de l’Amérique du Nord sans perdre ni son accent ni ses manières (si tant est qu’ils en eussent), preuve qu’ils ont bien du mal, eux aussi, à (s’) adapter.
 
Car c’est bien là le sujet du film. Dès la toute première scène (la première scène de l’acte I), Louis (Gaspard Ulliel), le jeune dramaturge français, nous apprend — en voix off —, depuis le siège d’avion où un ti-cul l’emmerde, qu’il rentre « chez lui » afin d’annoncer une grande nouvelle à sa famille de mésadaptés : il va bientôt mourir (d’une maladie ? d’un suicide ? d’ennui ?). Et peut-être est-ce pour cette raison qu’il sourit sans cesse. Puis, alors qu’il quitte, en taxi, l’aéroport Pierre-Elliot Trudeau (ou peut-être est-ce — ce qui serait plus à propos, étant donné que l’incipit ajoute « … il y a quelque temps déjà » — Dorval) sur fond de « Home Is Where It Hurts » (qui agit comme une forme d’avertissement : — « Non, non, n’y va pas, Louis ! Rentre chez toi ! Ça va faire mal ! » — « Mais c’est où chez moi ? »), il regarde, lénifié, défiler par la fenêtre, les paysages bucoliques et pittoresques de la Nouvelle-France.
 
Passant ensuite de la parole aux actes — aux actes II, III et IV (lesquels seront l’occasion de multiples scènes) —, Dolan nous présente son ballet de monomaniaques tout droit issus d’une pièce de Molière : la mère (Nathalie Baye) est trop hystérique, la fille, Suzanne (Léa Seydoux), est trop renfrognée, le fils, Antoine (Vincent Cassel), est trop impétueux et sa femme, Catherine (Marion Cotillard), est trop timorée. Et puis, leurs yeux sont trop bleus. De toute façon, Louis, l’enfant prodigue (sauf en paroles), est trop… souriant. Quoi qu’il arrive, tel le Candide de Voltaire, il jugera, malgré la forte dépendance affective de chacun — dépendance de la sœur à son frère, du frère à sa mère, de la femme à son mari — que « tout va pour le mieux dans ce meilleur des mondes ».
 
Une fois piégé dans ce bungalow de banlieue — et contrairement aux amuse-gueules qui lui seront, dès son entrée, servis — Louis sera cuit. Alors que, à défaut des planches, il brûle d’envie de leur annoncer sa mort (son sourire le trahit), il devra plutôt — et nous aussi du coup, empreint d’empathie pour lui — patiemment recevoir les interminables jérémiades de chacun. Chacun son monologue, chacun son pétage de coche, qui dans la cave, qui dans la shed, qui dans le living room, preuve que chacun « évolue » dans une pièce. Alors que c’est Louis qui veut être ouï, ce sont ses congénères qui déblatèrent. Car personne ne s’entend, dans cette famille. On semble y avoir perdu, non seulement le père, mais les repères. Il faudrait bien qu’ils sortent un peu de leur piaule, pour rencontrer des gens et voir du pays. Ils cesseraient peut-être ainsi de (se) jouer la comédie. Et le fils, beau, béat, bouche-bée, les écoute en souriant, encaissant leur coup de gueule et leurs coups de poing.
 
Il y a trop d’émotions, dans ce film, et pas assez de recul, les yeux sont clairs, mais le regard est absent. Il y a trop de gros plans et pas assez de distance. Le verbiage manque de profondeur et l’image aussi. Non satisfait de nous offrir un asphyxiant huis clos (après les clins d’yeux à Molière et Voltaire, voilà qu’on nous fait cligner ceux de Sartre), Dolan enferme également ses personnages dans le cadre, les colle à leur texte, les écrase sur l’écran. Rien n’échappe au verre grossissant de son directeur photo (André Turpin) : les pores, les poils, les duvets, les boutons, les points noirs, les grains de beauté, les comédons, les scrofules, les acrochordons, les pattes d’oie, les rides, les cernes, les ridules, les fossettes, les gerçures, les engelures, les cicatrices, la salive, les crachats, les postillons, les pleurs, les sueurs chaudes et mêmes les froides, rien, aucun détail, ne nous est épargné pour nous faire sentir qu’ils sont tous à fleur de peau et sur le bord de péter au frette. Ils ont beaucoup parlé, ils n’ont plus rien à dire, le langage des mots s’est appauvri… et le langage cinématographique aussi.
 
Au dernier acte, pendant que les membres, manquant d’air, manifestement en train d’étouffer, sortent du cadre pour reprendre leur respiration et continuer de s’engueuler, éreinté de sourire, l’œil toujours bleu mais la fossette fatiguée, le fils fuira en silence sa famille, côté cour, sans avoir eu son mot à dire, sans avoir pu faire sa confession, mais non sans avoir évité le coucou qui, tanné lui aussi, à bout de nerfs, hors de lui, sort de ses gonds et quitte son horloge, pour se vautrer violemment dans l’une des cloisons trop minces de cette trop grande maison. La caméra laisse partir le jeune homosexuel, serein, et nous dévoile, par un ostentatoire travelling down, dans un final qui se veut chargé d’émotion et de poésie, le coucou sur le cul qui, mal à l’aise dans la métaphore un peu appuyée qu’on lui demande de jouer, essaie péniblement de pousser son dernier souffle. Faisant écho au tube du début, Moby, accompagné de Vera Hall, nous rappelle qu’au fond, outre le spectateur, seul Dieu est au courant des « troubles » du ti-pit.
 
Au baissé du rideau, les spectateurs, les acteurs, le réalisateur (et même le moineau) sont exténués, épuisés, vannés, morts. Ou peut-être, plutôt que de fatigue, faudrait-il parler de paresse. Enlevez les acteurs, enlevez-leur les mots de la bouche, que reste-t-il ? Entre nous, quatre semblables qui s’éviscèrent sur le prélart, qui se disent leurs quatre vérités (imaginaires), entre quatre z’yeux (bleu clair), enfermés entre quatre murs (qui en ont marre d’avoir des oreilles) et quatre bordures (d’un cadre, quoi qu’on en dise, trop étroit).
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Critique publiée le 28 septembre 2016.